Mon vélo


12 mars 2000

En rentrant de Bordeaux mercredi soir, je m'arrêtais à Branne pour effectuer quelques emplettes. L'un des magasins dans lequel j'avais à faire exposait à l'extérieur de multiples scooters… J'ignore d'ailleurs si cette appellation est correcte : petits fils des " Vespa ", ces engins sont équipés de roues de faible diamètre qu'une carrosserie surbaissée et profilée s'emploie à dissimuler. Les couleurs fluos saturées allumaient des feux de convoitise dans les regards des futurs clients dont l'âge moyen devait tourner autour des quinze ans. Le commerçant devait probablement ranger ces motocyclettes modernes, version routière des skis des mers et des neiges, dans un entrepôt secret car la surface commerciale était envahie de bicyclettes : quelques modèles de course, mais surtout les fameuses " tout terrain ". Je songeais à ce magnifique paradoxe, progéniture directe du marketing : alors que nos concitoyens se refusent à sortir des sentiers battus (les " acquis ", le corporatisme, la crainte de la réforme et de la peur du lendemain), la publicité parvient non seulement à leur faire acheter des tanks poussifs, inconfortables et ruineux en guise d'automobile, mais aussi des vélos qui sont sensés " passer partout " ! Enfin… Je traitais mes affaires - nous aurons certainement l'occasion d'en reparler ici même, puis je rentrais sagement à la maison.

Un dîner frugal, les " mercredis de l'Histoire ", quelques mails, et hop, je plongeais dans mon lit armé d'un roman de CRICHTON. Le sommeil s'annonçant rapidement, je ne tardais pas à fermer les yeux. Allez savoir pourquoi, je revis cet alignement de vélos : leurs pneumatiques encore pourvus des nouilles du démoulage ; les couleurs agressives ; les guidons tout droit… Il y avait quelque chose de bizarre… Trouvé ! Ils n'avaient pas de garde-boue ! C'était nul ! Si l'on veut " passer partout ", il faut absolument disposer d'un garde-boue afin de ne pas se mettre minable quand il pleut sur les chemins de terre. Même après la pluie, d'ailleurs ! Parce qu'elle laisse des flaques, et que… Qu'est ce qu'on rigolait autrefois en vélo avec ces flaques ! Il y avait toujours un copain pour passer dans une grande flaque avec son vélo, tout en trouvant le temps d'y balancer un coup de pied de façon à arroser les autres… Bien sûr, il fallait absolument se venger le plus rapidement possible. D'où les poursuites pour essayer de réussir le même coup, ou de le pousser dedans, ou même de le cartonner volontairement afin qu'il se plante en plein milieu… On faisait ça quand on était gosse. J'avais mon vélo vert : celui-là, il en avait vu de toutes les couleurs… Tellement qu'il n'était plus vraiment vert. Je me faisais régulièrement engueuler par ma mère le dimanche : elle se foutait du vélo, mais quand je revenais avec la " tenue du dimanche " genre short en Tergal gris et polo bleu pâle recouvert de boue, là, évidemment… ça chauffait. Où était passé mon vélo vert ? Impossible de souvenir : peut-être que les parents l'avaient donné à quelqu'un quand mon grand père… Le vélo vert était devenu trop petit : même avec les réglages à fond, il fallait faire gaffe pour ne pas cogner le guidon avec les genoux. A quatorze ans, j'avais réalisé un carton au BEPC : plein de compliments… Le grand-père m'a juste dit :

J'accompagnais souvent le grand-père à Libourne ou à Castillon-la-Bataille : nous allions acheter des piquets, du fil de fer, du sulfate de cuivre… Des trucs sérieux. Parfois, nous partions vendre des fruits et des légumes au marché : ça ne rapportait rien, assurait le grand-père, mais c'était marrant.


Mon grand-père Gaston entrain se chauffer les jambes devant la cheminée,
mains appuyées sur le dossier d'une chaise.

J'adorais ce grand-père, et j'adorais tout particulièrement ces sorties, qui commençaient par une fête extraordinaire : muni des coussins qui convenaient, c'est moi qui sortait la 203 PEUGEOT " pick-up " du garage, et la conduisait jusque devant la porte. Je surveillais le starter afin que le moteur soit suffisamment chaud mais ne s'emballe pas. Puis nous partions tranquille. Très tranquille. Mon grand-père n'était jamais pressé. Parfois, il poussait jusqu'à 60 ou 65 Km/heure. Le plus souvent, nous restions à 30, car il fallait qu'il regarde…

Les explications techniques qui suivaient s'avéraient très complexes : l'âge du pied, l'exposition, le terrain, la lune… Toujours est-il que ce jour-là, nous avons foncé vers Bordeaux sans trop regarder les vignes. Une fois le Pont de Pierre franchi, nous avons garé la voiture cours Victor Hugo, avant de continuer à le remonter à pieds. Bientôt la rue Sainte Catherine… Non, impossible que le grand-père m'amène acheter un pantalon ou un costume : c'était ma mère qui s'occupait de ça, et c'était d'un pénible… D'ailleurs, le grand-père se foutait complètement des vêtements. De quelle surprise pouvait-il s'agir ? Tellement occupé à chercher la solution dans ma tête, je ne regardais pas alentour.

La discussion s'élargit au vendeur, qui se rendit très vite compte que le grand-père ne rigolait pas avec la mécanique : paliers, roulements, chromage… Ce client là exigerait quelque chose de solide. Je fus très déçu par les vélos de course. Plus exactement, par les vrais vélo de course : certes, ils possédaient de beaux dérailleurs. Mais impossible de mettre un porte-bagages ! Pas d'éclairage, ni même de timbre ! Un vélo sans timbre, c'est quand même un peu triste, non ? Bien sûr, il existait des " demi-course " : un peu l'allure du vélo de course, mais en plus pratique, hélas plus lourd… Finalement, le compromis n'était pas idéal. Rapidement, je revenais vers les modèles dit " routiers ", ce qui enchanta le grand-père. Certes, il y avait beaucoup de choix. Mais une fois que je vis le grand vélo rouge, je sus que ce serait celui-là. Le grand-père exigea des pneumatiques Michelin, ainsi qu'une pompe en cuivre blanc à la place du modèle aluminium livré en standard. Les modifications furent réalisées sur le champ, et nous partîmes avec un prime un gros paquet des cartons afin de caler le vélo, que nous amarrâmes solidement sur le pick-up avec de la ficelle. Car dans la boîte à gants, on ne trouvait aucun gant, mais de multiples bouts de ficelle et de fil de fer : deux éléments indispensables sans lesquels le grand-père ne se sentait pas vraiment à l'aise.

Quel merveilleux souvenir ! Quelle joie dans cette journée, mais aussi pendant les vacances qui suivirent, et les suivantes… Les week-end également.


Moi en admiration devant mon nouveau vélo !

Ce vélo avait fidèlement accompagné la fin de mon enfance et mon adolescence. Jusqu'à ce que je parte à l'armée. Des cigarettes fumées en cachette dans les bois jusqu'aux filles que je retrouvais sur la plage de Sainte-Terre où nous nous baignons dans la Dordogne… D'ailleurs, j'avais encore le vélo rouge ! Certain ! Il était dans un garage.. Est-ce qu'il roulait encore ? Bien sûr, il faudrait le regonfler, mais… Et si j'allais voir de suite ? Il fallait que je sache… N'importe quoi ! Se lever à minuit pour aller voir un vélo ! J'aurais tout le temps le lendemain…

Aux premières lueurs du jour, j'ouvrais la porte du garage. Le vélo était bien là, attendant sagement dans l'ombre. Il refusa d'avancer : je dus soulever la roue arrière afin de le pousser. Je le calais soigneusement contre le mur, et me mis à l'observer. Une vraie catastrophe : des toiles d'araignées partout ; le pneu arrière et la chambre à air liquéfiés sur dix bons centimètres… probablement un séjour dans une flaque d'essence ; des points de rouille un peu partout ; des maillons de la chaîne qui ne s'articulaient plus ; la superbe pompe avait parfaitement résisté au temps, mais pas son joint en cuir qui lui coupait le souffle ; des craquelures dans le cuir de la selle… Progressivement les images que j'avais retrouvées dans ma mémoire la veille se matérialisaient sous mes yeux qui gommaient les outrages des années d'oubli. Prudemment, j'actionnais le timbre qui fit entendre son grelot. Je retrouvais le son autrefois si familier, mais le ressort de rappel refusa de faire revenir la manette : peut-être qu'avec un peu d'huile… Sous les rayons du soleil matinal, mon vélo rougissait sous les caresses du chiffon dont je m'étais muni : probablement un mélange de joie de me retrouver, et de honte d'apparaître soudain au grand jour en si piteux état. Tranquillement, nous avons discuté : il me demanda où j'étais passé pendant toutes ses années, et me reprocha de l'avoir complètement abandonné dans une longue et froide nuit. Je lui ai expliqué que j'avais eu plein de choses à faire, d'autres courses compliquées où les vélos n'avaient pas leur place. Nous avons versé quelques larmes discrètes en évoquant nos souvenirs communs avant que je ne lui présente mes excuses. Il a bien voulu les accepter contre la promesse d'une plus fidèle attention.

J'ai aussitôt entrepris le démontage à l'aide des outils retrouvés intacts dans la petite sacoche de cuir suspendue à l'arrière de la selle. J'imagine que vous rigolez tous en pensant : " tu parles ! Le Peif vaut zéro en mécanique, il n'y connaît rien… ". Erreur ! S'il est vrai que je n'aime pas la mécanique auto et que je n'en sais que les rudiments, je suis plus à l'aise avec les bicyclettes. Autrefois, il y avait sept vélos à la maison : une véritable armada ! Comme il s'agissait de modèles anciens qui évoluaient souvent dans des conditions difficiles, il fallait les entretenir et les réparer : crevaisons, changement des patins de frein, tension de chaîne… Le grand-père m'avait appris, puis avait un jour décidé que désormais ce serait " le gosse " qui s'occuperait de tout cela. A la flottille de la maison venaient s'ajouter les vélos des voisins et des amis, si bien que j'acquis une excellente pratique. Les réflexes revinrent rapidement : la chaîne nageait dans une vielle poêle remplie d'acétone, alors que je démontais les pneumatiques, puis nettoyais la graisse séchée…

A 14 heures, j'étais à nouveau dans le magasin de cycles : deux fonds de jantes, deux chambres, deux pneus, une pompe, de la graisse… De retour, je redonnais vie à mon vélo. Quelques réglages, tout fonctionnait impeccable. Restait le dérailleur qui refusait de passer la chaîne sur le plus petit pignon. Pour cela, il fallait une clef de 21. Impossible de trouver cette clef peu courante… Tant pis, je ferai avec deux vitesses, impossible de résister plus longtemps. Les mains encore pleines de graisse, je montais sur mon vélo.

D'abord sillonner les rues du village afin qu'il voit tout ce qui avait changé. Si les maisons sont devenues plus belles avec leurs pierres ravalées, elles sont souvent vides en semaine : des résidences secondaires bien entretenues dissimulant un pesant silence derrière leurs volets clos. Des deux boulangeries et des deux épiceries, il ne reste que les devantures à la peinture écaillée. Il me fut reconnaissant de lui avoir évité de voir la mort s'emparer de ces endroits qu'il connaissait si bien, et me demanda pourquoi. Je lui expliquais l'arrivée des supermarchés tout en lui proposant de le conduire dès demain à celui de Branne. Il fut tout excité à l'idée de découvrir les vastes surfaces lumineuses garnies d'une infinité de produits. Nous avons rejoint la Dordogne : éternelle, intangible, immuable. Les mêmes rides, pas une de plus, qui luisent sous le soleil alors qu'elle glisse paisiblement entre les prés, les forêts et les vignes. Un vrai moment de bonheur. Puis nous sommes partis refaire une des petites ballades habituelles : parcourir les chemins de la Palue, un territoire qui s'étend dans un large virage de la rivière. Nous formions un étrange équipage : plus aucune discussion, chacun égaré dans son silence. Glisser en silence sur une petite route ! Quel plaisir oublié ! Les champs et les vignes qui alternent ; le niveau de l'eau dans les fossés ; les vignerons entrain de tailler : avançant au rythme lent de leurs sécateurs, ils amassent les bois au centre des rangs. Le bonjour que l'on échange est tellement différent du signe rapidement lancé derrière la vitre d'une voiture :

Rien à voir avoir la climatisation et le CD qui ronronne en musique de fond dans l'automobile. Juste un vélo, et le dialogue reprend. Aujourd'hui, pas le temps de s'arrêter car il fallait poursuivre la tournée : nous avons abandonné le goudron pour la terre du chemin de halage afin de revoir la Dordogne. Sur la boucle qui nous ramenait à la maison, mon vélo s'étonna de voir des arbres tronçonnés qui mouraient sur le bord de la route. Je lui décrivis la tempête à laquelle il avait échappé. De retour, je garais mon vélo dans un autre garage, celui dans lequel je passe quasiment tous les jours:

Le soir, j'avais les muscles des cuisses un peu chauds, sans plus. Mais une inquiétude me taraudait : autour de chez moi, il y a beaucoup de côtes très raides. Il eut été idiot de les braver des le premier jour. D'ailleurs, même mon vélo n'aurait pas trouvé ça élégant, mais bon… Il ne tarderait pas à demander un peu de hauteur afin d'admirer les points de vue. Et là, ça craignait un maximum : au fond de moi, je savais que je ne pourrais lui refuser ce plaisir, tout en étant incapable de fournir l'effort physique pour le conduire là haut.

Le lendemain, le soleil matinal qui pointait fut étouffé par le brouillard. Je vaquais à différentes occupations avant d'aller retrouver mon vélo vers les onze heures. C'est sous la brume que nous partîmes vers Branne, une route qu'il connaissait bien : impossible de chiffrer le nombre de trajets effectués pour aller acheter quelque chose. Il avait transporté un nombre incalculable de victuailles, de bouteilles de propane, et de jerrycan d'essence pour le tracteur

Cinq minutes plus tard, le dérailleur avait retrouvé le plus petit pignon. Après un petit détour par les quais pavés du port de Branne, nous rentrâmes à la maison. Je laissais mon vélo en plein soleil, en appui sur le mur : il méritait bien quelques ultraviolets après toutes ces années de noirceur.

Vers 14 heures, j'interrompais la sieste de mon vélo, à la fois étonné et ravi d'une seconde sortie dans la même journée :

Ca tombait bien : le bois où il fallait que je jette un coup d'œil était accessible par une côte a priori sympathique : elle s'élève doucement, à la manière d'un faux-plat ; ensuite, ça grimpe sec, mais sur quelques centaines de mètres seulement. J'aurais donc le temps de voir comment ça se passait, et je pourrais faire une pause sans dévoiler une éventuelle fatigue.

Départ impeccable ; puis du plat ; un petit raidillon facilement absorbé ; puis le faux-plat. Je découvris que le mot important dans " faux-plat " était " faux " : ça grimpe vraiment. En tout cas, davantage que ce que j'avais en mémoire. Je m'étais fixé comme objectif d'atteindre le bois sans poser pied à terre… Hélas, les muscles des cuisses ne suivirent pas ; le souffle non plus. Je descendis du vélo, et le poussais sur une centaine de mètres avant d'avoir atteint ma cible. Mon vélo se laissa faire sans rien dire. Je l'abandonnais à l'ombre histoire d'effectuer mes observations, mais aussi afin qu'il ne puisse mesurer ma peine.

Go ! Un tout petit kilomètre de vraie montée, ce n'était rien. Un petit effort. Aller doucement, pas question de chercher à battre le record. Bien régulier, tranquille… Dur. Très dur, mais possible… Ca fait mal. Très mal même, jusqu'à en devenir insupportable. Tout brûle… Impossible. C'était trop : à la faveur d'un virage protégé du soleil par quelques arbres, j'abandonnais. Appuyé sur mon vélo, je cherchais de l'air…

Une fois les dernières centaines de mètres de montée parcourues, nous avons retrouvé les vignes qui envahissent tout le coteau. Une belle promenade dans un décor déjà parfaitement connu de mon vélo qui s'étonna la surprenante largeur des rangs de vigne, ainsi que l'antenne France Télécom qui assure le relais des mobiles de la région. Nous nous sommes autorisés quelques pointes de vitesse là en haut avant de commencer à savourer la descente de la côte qui passe juste à côté de la maison. Délicieux cliquetis de la roue libre, divin frottement des freins avant de nous arrêter pour admirer le point de vue.

Puis nous sommes descendus lentement vers le village, où nous avons croisé quelques personnes en prenant le temps de s'arrêter pour les saluer et discuter un bout.

Après une soirée paisible, je rejoignis ma chambre. J'ai très clairement entendu mon vélo se marrer alors que je grimaçais de douleur en grimpant l'escalier. Impossible de vous dire s'il a continué à rire, car je plongeais dans un profond sommeil au bout de quelques secondes.