| Le tracteur d' E.T |
Un
grand jour que ce vendredi 2 août 2002: mon copain E.T
déboulera depuis l'Auvergne, et pour que la fête soit plus complète, j'ai convié
George à venir partager notre déjeuner. Je pousse donc
le chariot dans le super marché local afin de rassembler quelques victuailles
(et accessoirement pas mal de bouteilles). Mon portable sonne alors que je range
les poches dans la malle, mais c'est une autre histoire.
En rentrant, je trouve un message d'E.T sur mon répondeur: il ne pourra pas être là à midi, les réparations de sa caisse ne sont pas terminées, il arrivera dans l'après-midi. J'essaye de le joindre sur son portable afin de lui passer un savon de suite, mais évidemment ça ne marche pas. C'est toujours comme ça avec les portables: il doit y avoir un capteur bien planqué qui coupe la liaison quand on a besoin d'engueuler un copain, et branche aussitôt la messagerie. Or il est impossible de vraiment engueuler une messagerie, donc on revient à la case rage, sans toucher le bonus d'une heure ! Finalement, c'est pas grave: je déjeunerai avec George, et nous préparons un sandwich genre pâté de foie, sardine et gruyère râpé pour E.T dès qu'il se pointera avec son tracteur.
Il
est temps de parler un peu de cet engin. Bien avant qu'il ne quitte une
entreprise de haute technologie girondine le vendredi 29 septembre 2000, E.T
s'est fait embrouiller par mon copain Jamaïque qui a réussi à lui fourguer
son Land-Rover. Il convient de préciser de suite que Jamaïque a
"normalement" embrouillé. D'abord parce que je risque ramasser un
pain si je racontais ça en public. Ensuite parce qu lorsque Jamaïque prend son
air de chien battu en expliquant que certes, ce 4x4 est fatigué, que sa femme
en a marre, qu'il n'a plus rien à foutre de ce monstre, mais que malgré tout
il l'aime... Il est irrésistible. On a de suite envie de le consoler, lui dire
que c'est pas si grave, qu'il s'en remettra. C'est ce qu'a fait E.T en achetant
l'engin en toute connaissance de cause. Sitôt l'affaire conclue, le tracteur
est entré dans un garage - hôpital pour y subir une succession d'opérations
sensées le rajeunir de quelques dizaines d'années. Ne cherchez pas là un
lifting ou autre tuning: un Auvergnat des montagnes ne se laisse pas aller à
ces bassesses esthétiques, mais se concentre sur le structurel: la mécanique
et la sécurité. Outre les indispensables réparations, le garagiste a donc
été missionné par E.T pour ajouter des arceaux, un toit petit, un toit moyen,
un grand toit, et un tas d'autres trucs.
A
l'évidence, un tel programme de remise en forme ne peut être confié qu'à un
grand chirurgien auto, pas au concessionnaire Renault du coin. Il faut un
Pavarotti du piston, un Karayan de la culasse pour venir à bout d'un tel
chantier. Ce genre de gars ne travaille qu'à l'inspiration: s'il n'a pas envie
de s'occuper aujourd'hui de l'affaire, elle attendra demain, et ainsi de suite.
Si bien que cela faisait plus de 18 (dix-huit) mois que le Land-Rover restait
bloqué à Cestas. D'ordinaire très à cheval (ou mieux, à mule) sur les
délais, E.T a laissé faire l'artiste. Jusqu'au rendez-vous fixé en ce 2 août
2002 où il avai mobilisé son père et la SNCF pour se pointer sur Bordeaux.
Vous le croirez si vous voulez: le garagiste a eu un jour de retard. C'est à ce
genre de détail qu'on reconnaît les grands artistes: on leur laisse une caisse
plus de 548 jours dans leur atelier, et il leur en manque un !
E.T m'a rappelé: finalement, l'artiste lui prêtait une caisse. Il reviendrait demain pour prendre pocession du tracteur et de ses ultimes finitions. Tout c'est bien passé: apéritif, déjeuner, digestif, et courte balade en vélo. Courte car nous étions trois avec seulement deux vélo. J'ai donc porté E.T, mais pas loin !
Le lendemain matin, E.T est parti à l'aube. George a refusé de rester passer une journée de plus avec nous: j'imagine qu'il devait avoir un truc à regarder sur le canal 345 de sa parabole. Quelques heures plus tard, E.T revenait avec le monstre. Vous allez me dire qu'un monstre avec E.T, c'est comme dans le film, c'est normal. Eh bien non ! C'est affaire de proportion. E.T sortant du bain, ça fait un mètre et des poussières, et une soixantaine de kilos. Dès qu'il se positionne à proximité de l'engin, il est écrasé par la largeur, la longueur, la hauteur, la masse. Ca fait beaucoup. A un moment, j'ai pensé demander une démonstration: nous aurions pu tenter une courte balade alentour, histoire que je me pénètre des divines sensations de la mécanique anglaise. J'ai renoncé quand E.T m'a expliqué que l'aiguille de température entrait dans le rouge dès que le régime de 60 Km/h était atteint, et qu'il se demandait si c'était normal. J'ai donc décidé d'ignorer le monstre stationné sur le flanc Nord de la maison.
Nous avons déjeuner, dîner, regardé un DVD car la météo ne se prêtait guère à la promenade. Tout en refaisant une fois encore le monde, j'ai glissé une démo de Kazaa en lui expliquant ce que je connais du P2P (Peer to peer pour les intimes). Puis nous sommes allés faire dodo. J'ai pris l'habitude de me lever tôt. E.T a fait de même. Une ultime fois autour du café du matin, j'ai essayé de le convaincre de rester ici quelques jours de plus. J'ai eu affaire à un mur: il fallait qu'il vibre avec le tracteur, qu'il le conduise vers l'Auvergne. J'ai vite compris qu'il était vain d'insister: E.T était déjà dans son tracteur.
Le
départ a été folklorique. A ma grande surprise, le moteur démarre à la
troisième sollicitation. Bien sûr, il faut attendre que l'huile chauffe. Comme
il y en a des tonnes, ça prend assez de temps pour gazer tout le quartier d'une
puanteur caractéristique de diesel. Je me demande si mes voisines - deux
grand-mères - résisteront à cette Shoah improvisée. Dieu lui même participe
à mon angoisse en guidant la bruine d'une gris nuage au dessus de mon village.
E.T réagi immédiatement en tournant le commutateur des essuies-glace. Hélas,
le machin s'enfonce dans le tableau de bord, alors que les balais restent
bloqués. Les brantouillages divers du commutateur, des connecteurs du moteur
neuf installé par l'artiste - garagiste n'y changeront rien.

En
le voyant partir, je me suis dit qu'il ne fallait pas que je boive d'alcool de
toute la journée, afin d'être paré à lui porter secours. Car jamais cette
poubelle n'arriverait à destination. Au mieux, elle dépasserait Périgueux,
pas plus.
A 20h30 (alors qu'E.T était parti à 10h30), le téléphone a sonné: il venait d'arriver à Belleguette, porté par le tracteur. J'ai sorti les glaçons et le whisky. Depuis, je n'ai plus de nouvelle. J'imagine qu'il lit la documentation, qu'il essaye les toits multiples, qu'il repère les graisseurs. Car cet hiver, c'est le tracteur qui devra trouver la route des cols afin de ramener du bois dans la cheminée. Peut-être bien que je pousserai jusque là-bas, histoire de faire rôtir mes pantoufles à la chaleur des bûches portées par le tracteur. Tout en en dégustant une prune locale, quand la nuit sera venue.