Steph

Debout, il courbe l’échine et baisse les épaules. Assis, il essaye de se dissimuler dernière son 21 SONY. Rien n’y fait, il ne parvient pas à passer inaperçu : ses 2,20 mètres continuent d’envahir l’espace, alors qu’alentour tout le monde se demande où il a bien pu cacher son ballon de basket.

Bien qu’il occupe de multiples fonctions aux noms prestigieux qui heurtent sa modestie et sa timidité naturelles, il consacre l’essentiel de son temps à sa passion : la création graphique. Si de temps à autres il ressort feuilles CANSON, crayons et feutres, le plus souvent il œuvre directement à la souris. Une fois que vous l’aurez vu travailler, vous comprendrez une fois pour toutes le gouffre qui sépare un amateur informaticien qui barbouille d’un infographiste : quelques courbes, deux ou trois tâches de couleur, divers extraits de photos, et c’est parti pour les filtres. Les calques ne mélangent, s’organisent… Quelques minutes plus tard, vous vous retrouverez dans un décor futuriste, ou à bord d’un vaisseau spatial fonçant vers une galaxie inconnue, ou encore au cœur de l’action d’une bande dessinée. En rentrant à la maison, vous aurez envie d’effacer tous vos logiciels de dessin, car c’est bien sûr leur faute si l’inspiration et le talent vous boudent.

Bien évidemment, tout cela n’est réalisable qu’avec un Macintosh. Indéfectible adorateur de la Pomme, Steph épuise le super G3 qui finit la journée sur les rotules. Ce sont les disques qui souffrent le plus. Le format JPEG, c’est juste bon pour le WEB : le travail sérieux s’effectue avec du TIF, du bitmap, ou du PSD. En clair, un fichier de moins de 50 MB, c’est de la rigolade. Car pour respecter les couleurs à l’impression… Nous abordons là un point particulièrement sensible, qui tourmente Steph régulièrement. Au final, les fichiers seront gravés sur CD pour partir chez l’imprimeur. Pas n’importe lequel : celui que connaît Steph, aucun des autres n’ayant encore mérité sa confiance. Non, le problème, c’est pour les rushes. Pendant quelques mois, j’ai partagé un bureau avec l’ancienne imprimante de Steph. Systématiquement en rade au bout de dix feuilles A4, je supposais qu’elle était équipée d’un moteur diesel vu le boucan qu’elle répandait sans compter dans la pièce… Le volume sonore augmentait encore brusquement lorsque Steph déboulait pour l’engueuler et lui coller quelques baffes. Toutes les semaines, le technicien de maintenance se pointait en tremblant. En montant sur sa mallette, ses yeux arrivaient à peu près au dessus du nombril de Steph qui menaçait de lui faire avaler un joli paquet de feuilles gâchées. Il a dû demander à son chef un prime de risque, si bien que le chef a fortement augmenté le prix du contrat de maintenance. Steph a entamé un étude comparative des nouvelles technologies d’impression, a téléphoné aux fournisseurs et à plusieurs copains graphistes… Un beau jour, un magnifique engin aussi volumineux qu’un lave-vaisselle a été mis en service dans le bureau de Steph. Je m’étonnais du choix de cet emplacement jusqu’à ce que je constate que la nouvelle bête avait renoncé au diesel pour un 8 cylindres électriques au ronronnement siamois. Au début, tout se passa bien. Puis vint le jour où il fallut imprimer 12 exemplaires de 50 pages pour le lendemain matin. Les ennuis s’accumulèrent, provoquant une mémorable colère de Steph contre le monde entier. J’essayais de le calmer en lui révélant le théorème de l’impression, qui dit qu’une imprimante fonctionne parfaitement jusqu’au moment où l’on a vraiment besoin d’imprimer un truc urgent… Je dus battre en retraite. Car les colères de Steph sont aussi terribles que les orages d’été qui ravagent les vignobles. Elles naissent en quelques instants, leur brutalité n’épargne rien ni personne, elles grondent aussi fort que le tonnerre. Toute résistance étant vaine, une seule solution s’impose : la fuite !

Si vous n’avez pas le vertige et que vous ayez l’occasion de passer du côté du bassin d’Arcachon, allez donc donner un coup de main à Steph : jouant les girouettes, son antenne télé virevolte au grès du vent, n’amenant sur son vieux téléviseur poussif que quelques bribes d’images… Ne vous pressez quand même pas trop : c’est un très bon prétexte pour justifier devant femme et enfants le temps qu’il passe à piloter la console de jeux.

Se contentant d’un repas léger à midi, Steph grignote des madeleines BIJOU (qu’il se fait livrer au bureau) tout au long de l’après-midi. Ce ne serait pas bien grave s’il ne soumettait ainsi notre PDG à la tentation. Et Dieu sait que notre PDG résiste très mal à de type de tentation ! Steph offrira également avec plaisir quelques madeleines aux copains qui passent le saluer. Il surveille quotidiennement le niveau de son stock afin de ne jamais tomber dans la honte de la rupture. Car ses colères foudroyantes dissimulent en fait une grande sensibilité et une profonde gentillesse.

 mobilityphoto.jpg (7936 octets)