| Les retrouvailles (2) |
Incroyable l'excitation que peut provoquer une reprise de contact après trente ans de séparation. La mémoire s'affole, retrouve des fragments d'histoire dans un désordre absolu. Il en est de même pour ceux que l'on a contacté: chaque échange téléphonique fait l'objet de multiples "au fait, tu te souviens de...". Il peut s'agir d'un autre copain, d'un titre des Rolling Stones, d'une fête, d'un gag de lycée, d'un prof, ou de je ne sais quoi...
Je me représente cela un peu comme un terrain oublié, tellement envahi de ronces qu'il est devenu presque inaccessible. Puis soudainement, quatre affolés qui ne communiquent que par téléphone, l'envahissent en prenant des chemins différents. Armés de pioches, de grands couteaux, de pelles, de truelles et de pinceaux, ils commencent à défricher, à creuser, et à dénicher quelques fragments de souvenirs. Chacun informe les autres de ses découvertes, alimentant la fougue qui nous dévore et nous soude à nouveau.
Revenons sur les moyens de communication: bien évidemment, j'ai demandé s'il était possible à mes copains d'accéder à l'Internet. Ca a commencé avec Jean-Ber:
Chez Pithou, ces sont "les femmes" qui s'occupent de l'ordinateur familial. Ne voyez là aucune forme de machisme: Pithou ne s'intéresse pas aux ordinateurs, point final. De toute façon, cet ordinateur n'est pas relié au réseau. Richard, aucun problème: il a Internet au boulot, plusieurs adresses, c'est un outil de travail quotidien... Grâce à lui, je me suis senti moins fada. Dans la foulée, nous avons commencé à échanger des messages, et bien sûr des photos histoire d'estimer le nombre de kilos que nous avions pris, sans oublier les multiples cheveux que j'avais perdus.
Les photographies constituent immanquablement un élément clef des retrouvailles. Lorsque l'on a partagé une tranche de vie, il est bien rare que quelqu'un n'ait pas pris quelques quelques photos en diverses occasions. Je plongeais aussitôt dans mes stocks, en pestant une fois de plus contre le joyeux désordre que j'entretiens: aucun album soigneusement daté, simplement des poches portant parfois une mention (lieu ou date). Pour les diapos, c'est un peu mieux, mais... Justement, je faisais des diapos à cette époque. J'ai retrouvé quelques merveilles...
Il est souvent bien difficile de choisir un "meilleur souvenir". Pas dans notre cas. A la fin de l'été 1967, les copains tarbais avaient organisé un camp au dessus du Pont d'Espagne. Après quelques discussions serrées avec mes parents (je n'avais pas encore 16 ans), j'obtins l'autorisation de les rejoindre pour quelques jours. Ce serait nos derniers jours passés ensemble, car pour moi la prochaine rentrée scolaire s'effectuerait à Bordeaux. Un billet de train, puis la voiture de la mère d'un copain me conduisirent dans un endroit parfaitement sauvage, à proximité du Lac de Gaube. Plus loin, le Vignemale se dressait fièrement, laissant s'échapper un torrent qui passait à quelques mètres des trois tentes adroitement regroupées.
A lui seul, ce séjour contenait d'innombrables souvenirs. Il faudrait les noter sur un cahier, puis les compléter et les préciser par les souvenirs des autres. Je n'avais pas fait de photos, car j'avais préféré emporter avec moi un petit magnétophone à piles, soigneusement emballé dans mon sac. Nous avions pu écouter les Beatles, les Rolling Stones, et... Et j'avais fait des enregistrements! Sûr et certain! Nous avions chanté, interprété des gags... Bref nous avions déliré avec cet engin. Il suffisait de retrouver les bandes... Certes, mais je n'ai plus de magnétophone à bande: il faudrait s'en faire prêter un... Inutile, car avant de vendre le magnétophone à bande, j'avais copié sur des cassettes... Impossible que j'ai oublié de copier ça.
Magnifique l'écoute de cette cassette ! Je venais de revivre ces instants magiques, comme s'ils s'étaient déroulés hier... Un hier qui pesait trente deux ans, mais qui restait tout frais ! Malgré le souffle de la bande et le grondement du torrent, les voix étaient parfaitement distinctes. Il fallait prévenir de suite les copains de cette trouvaille fantastique: quand nous nous retrouverions, nous pourrions écouter... Se calmer, ne pas s'affoler. Il devait y avoir mieux à faire.
Jean-Ber m'avait dit que quelques années plus tôt, Pithou lui avait raconté avoir entendu un présentateur sur une radio FM annoncer "Salut, c'est François !". Sachant que j'avais construit un émetteur pirate sur Cabara à la fin de années soixante, ils avaient pensé que je m'étais peut-être lancé dans une carrière radiophonique... J'allais leur faire une sorte "d'émission radio". Rien que pour eux. Ils devaient tous posséder un lecteur de CD, donc j'allais leur faire un CD. Mais il fallait que ce soit comme un "vrai CD", avec pochette, étiquettes, mentions légales... J'ai travaillé plusieurs jours (et quelques nuits) pour réaliser tout cela: numériser la bande originale, trouver nos musiques préférées de l'époque, mixer quelques commentaires... J'ai longuement hésité pour la couverture avant de retenir un portrait de Théophile Gautier, qui a donné son nom à notre lycée. Puis je suis parti poster trois exemplaires.
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Quelques échantillons sonores... |
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| L'accueil réservé à Jean-Ber | 96 K |
| La chanson de Pithou | 70 K |
| Les commentaires de Richard | 109 K |
Quelques jours plus tard, mon téléphone sonna en rafales: ils appelaient pour me remercier de ce "super cadeau", la surprise avait été totale. Richard était fou de joie, Pithou encore un peu incrédule, et Jean-Ber m'assura que même son chien avait été étonné! Puis il ajouta: