Les retrouvailles (1)

Faire le premier pas

Il faut toujours trouver un responsable. Alors, laissez-moi vous dire que tout est de la faute d'Achille. Evidemment, il s'agit d'une faute indirecte, ses avocats plaideront l'innocence, mais bon...

Le vendredi 5 novembre, j'avais le plaisir de partager avec Achille une bonne table à Cestas. Alors que nous savourions les pigeonneaux aux épices, il interrompit brusquement la conversation en m'informant qu'il m'avait ramené un bouquin. Rien d'étonnant: quand il passe à la maison, Achille prend toujours un moment pour fouiller dans la bibliothèque. A tous les coups, il déniche un livre susceptible de l'intéresser. Ca ne m'inquiète pas vraiment, car il le ramène toujours... Ce jour là, il ramenait "L'idéaliste" de John Grisham. En remontant dans la voiture, je jetais négligemment la poche Casino qui protégeait le livre sur le siège du passager avant de partir vaquer à différentes occupations sur Bordeaux.

Quelques heures plus tard, j'allumais une cigarette en attendant que le dernier feu tricolore me libère vers la route de ma campagne. Je sortis le bouquin de sa poche... Oui, ça revenait: un jeune avocat qui plaide contre une grosse compagnie d'assurances. Grisham avait écrit un autre bouquin: une petite fille noire, violée par deux blancs dans le Mississipi. Son père assassinait les deux coupables, puis un avocat prenait sa défense... Le titre était... Impossible de se souvenir. Pas grave, je retrouverai ce bouquin en arrivant.

Rien dans la bibliothèque. Rien dans la grande armoire, ni dans la commode du premier étage... Il faudrait fouiller les chambres, ensuite les greniers, aucune importance: il fallait que je retrouve ce bouquin. Tout de suite. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais j'avais envie de le relire.

C'est l'armoire de la troisième chambre qui me le rendit. Titre original: "Non coupable", avant le film "Le droit de tuer" qui en a été tiré. Je passais un moment, assis sur le plancher, à savourer cette victoire en feuilletant. Puis mon regard s'égara vers les étagères: des piles de vieux documents, des actes notariés... Une chemise en plastique noir, en plein milieu. Bizarre...

Elle contenait des lettres, datant des années 70. J'en ouvre une, puis une autre, et encore... Génial de retrouver tout cela! Qu'est ce qu'il y a d'autre? Des grandes chemises jaunâtres... Des photos de classe! Les photos officielles de l'époque du lycée, à Tarbes et à Bordeaux... Je suis trop mal installé: sur le plancher, une lumière vacillante...

Revenu dans mon bureau, la photo de la classe de seconde (Lycée Théophile Gautier de Tarbes) prend une toute autre allure: les noms des copains soigneusement notés, les visages qui reviennent, les gags, les rires, les souvenirs de cette merveilleuse année scolaire 1966-1967.

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Et Peif, il est où ?

Jean-Bernard ! Il y a mon copain Jean-Bernard, dit Jean-Ber ! L'inséparable ! Nous avons été ensemble de la cinquième à la seconde, alors...


Jean-Bernard

J'étais super paumé quand j'ai atterri à Tarbes en cinquième. J'avais quel âge? J'avais... Je n'avais même pas 12 ans! Mais il y avait déjà Jean-Ber et son vélo. Parce que le vélo de Jean-Bernard, c'était quelque chose: un vélo immense, très haut, très noir, toujours déglingué... Moi je faisais toujours très attention à mon vélo. Jean-Ber, pas du tout! Il s'en foutait complet. Par exemple, quand on le croisait alors qu'il poussait son vélo dans la cour pour aller le garer, il lâchait immédiatement le vélo qui s'affalait en couinant sur le sol afin de tendre la main avec son grand sourire: "Salut! Ca va?". Plein d'autres copains sur cette photo: Pithou, Richard... Autant de millions de souvenirs. Comment peut-il y avoir assez de place dans la mémoire pour tous ces souvenirs?

Pithou Richard

D'ailleurs, c'était nul de ne plus se voir, d'être séparés, chacun dans sa vie. Cette vie dont nous avions partagé tous les instants, tous les rires, toutes les angoisses des interrogations et des compositions, alors que maintenant nous étions si loin... C'était trop nul. Insupportable. Tout le monde serait content de se retrouver. Il suffisait de se bouger, d'avoir la volonté et un peu de temps pour se retrouver... Avec un PC, Internet et sa passerelle Minitel, ça ne devrait pas résister longtemps.

J'ai décroché mon téléphone dès que j'ai eu le numéro de Jean-Bernard. Puis je l'ai raccroché de suite. Qu'est-ce que j'allais pouvoir dire? Comment se présenter? Est-ce qu'il se souviendrait? Il était sûrement marié à au moins une femme, avec plein de gosses autour, il devait adorer les gosses... Des gosses qui auraient dans les... Mettons 25 ans, ou 15, ou 10, ou... D'ailleurs, le Jean-Bernard qui était sur la photo n'existait plus. Je veux dire n'avait plus rien avoir avoir cet adolescent qui avait... qui avait le même que moi! Incroyable, mais même Jean-Bernard avait dû vieillir. Alors ça... Et son vélo? Est-ce qu'il avait toujours son vélo?

Il fallait renoncer: ça allait prendre des heures pour se reconnaître, essayer de se souvenir, expliquer... Et puis il allait me jeter! Sûr! Il était gentil, mais bon... Comment dit-on? Le sang un peu chaud? Oui, quelque chose comme ça...

Non, ce serait trop nul de ne pas essayer: j'avais le numéro, il suffisait d'oser. Juste oser passer un coup de fil, pas plus. On verrait bien. De toute façon, même Jean-Bernard ne pourrait pas me coller une baffe par téléphone, alors...

Alors j'ai fait le numéro:

-          (elle) : allô ?

-          (moi) : bonsoir. Je souhaiterais parler à Jean-Bernard s’il vous plaît.

-          (elle) : c’est de la part de qui ?

-          (moi) : François P.... Je suis un très ancien…

-          (elle) : attendez, je crois qu’il arrive !

-          (moi) : merveilleux ! Je ne dérange pas ?

-          (elle) : non, non, non ! Ne quittez pas !

(quelques secondes d’attente)...

-          (lui) : oui, allô ?

-          (moi) : bonsoir. François P... à l’appareil.

-          (lui) : tiens ! tiens !

-          (moi) : tu te souviens de moi ?

-          (lui) : oh tout à fait, oui !

-          (moi, très étonné) : tout à fait ?!?!

-          (lui) : tout à fait !!!

Nous nous sommes rappelés, puis passés des informations sur Pithou et Richard, que j'ai appelé, qu'il a appelé, qui nous ont rappelé...


A suivre... Retrouvailles 2 !