Mauritanienne 2004 - La course (3)

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Il est 13h30 et on doit être à plus de 40°

Après 120km et presque 30h de course, faut rester humble. Le paysage est extraordinaire. L’immensité de ce plateau, les couleurs, juste le bruit des pas sur le sable brûlant. Parfois on entend des voix. Mais ce sont vraiment des gens qui parlent hein, mais où, dans quelle direction ? Je croise même, vision surréaliste, un mauritanien et deux femmes, qui marchent, là comme ça, au milieu de nulle part. Mais où vont-ils ? D’où viennent-ils ? Ils doivent aussi se demander ce que je fous là !
Le 4x4 de l’équipe médicale me rejoins et me propose un peu d’eau. Je m’arrose les jambes, je mouille le chech, et bois le reste de la bouteille.

• Pas de problème ?
• non, ça va…. Enfin, juste que je viens de pisser aussi foncé que du café noir, mais à par ça, ça va…
• bon, continue à boire beaucoup, le plus possible, ça doit passer si tu bois beaucoup, d’accord ?
• ok

Je continue mon bonhomme de chemin. Je suis sûrement un grand solitaire car je suis presque content qu’ils repartent, pour me laisser seul avec moi-même dans cette extraordinaire immensité. Mon genou se fait oublier, mes orteils sont presque en forme, je n’ai aucune courbature, je suis sur un nuage. J’arrive à une petite passe, on dirait des menhirs, mais ma seule idée fixe, c’est le CP suivant !

C’est à ce moment que Lucien, le pisteur de la course me trouve sur son chemin. Il s’occupe du balisage pour la deuxième nuit qui arrive. Je refais le plein de flotte et m’asperge à nouveau.

• Tu vois le petit massif là-bas devant ? Le CP7 est au milieu
• Merci Lucien.

Je sais que ça a l’air près comme ça, mais j’en ai encore pour 10 bornes avant d’y arriver. Je continue ma marche solitaire et finis par distinguer une petite tâche blanche au pied des montagnes. J’arrive au CP7 à 17h, soit après 3h33 de marche. La relative fraîcheur de cette fin de journée est très agréable. Jacques, un des commissaires, vient à ma rencontre et m’accompagne sur les derniers mètres. Je suis finalement heureux de le voir. Je prends des nouvelles de ma petite puce.

• T’inquiète, elle va très bien et nous fait un super boulot. D’ailleurs tu vas la retrouver au CP8 ! »
• En voilà une bonne nouvelle !

Je m’inquiète aussi de la position de mes poursuivants.

• Pas de problème, J.Claude vient juste de repartir du CP6

Je ne m’inquiète pas trop de mes prédécesseurs, ils sont loin devant : René et Christian ont deux heures d’avance, Etienne 6h et Momo….13h ! Et puis cinquième, ça me va bien ! Je demande un peu de sparadrap pour réparer les pansements faits par le toubib.
Je dis au revoir à quelques centimètres de peau…
Je change de short et de chaussettes. C’est pas du luxe ! Voulant profiter des dernières minutes du jour je repars à 18h. Je descends une petite colline et me revoilà sur un autre plateau, tout aussi vaste.

La lumière est superbe. Quelques ânes et quelques chèvres broutent tranquillement des herbes rases. J’aperçois au loin un campement de nomades. Tout respire la tranquillité.

Je cours, en fait j’essaye, mais j’ai l’impression de peser une tonne. Il y a un petit vent de face. J’alterne donc marche et course pour ne pas griller mes dernières cartouches. Mais il me tarde d’y arriver, à ce CP8 ! La piste devient très sablonneuse, m’obligeant à changer fréquemment de trajectoire. Il fait nuit maintenant, je vois l’alignement des bâtons lumineux sur 2 ou 3 km, ce qui m’incite à « couper » un peu, au risque de m’égarer quelques fois, pris au piège entre deux dunes. Je bataille pour retrouver le bon chemin. Finalement je me rapproche du balisage, mais pas trop près non plus de la piste, où le sable est mou, pétri par les 4x4. En voilà un justement : c’est Lucien qui part à la rencontre de JPP car il est en panne de bâtons lumineux. Il m’offre un peu d’eau.

• dis, y’a encore beaucoup de sable mou, comme ça ?
• ben, en fait c’est un peu comme ça jusqu’à la fin…

Je maudis les organisateurs pervers et je continue, cherchant toujours le meilleur appui. Ah, enfin, de la lumière !
Le CP8 ne doit plus être trop loin. Je m’approche de la tente et de son maudit feu de bois visible à perpète ! Une lampe s’avance vers moi.

Enfin le CP8 : km160.
Line, prévenue de mon départ du CP précédent m’attend avec impatience.

• ça va ? t’es pas trop cassé ? et ton genou ?
• ça va, ça va. Je me sens bien. T’as vu, je suis cinquième !
• oui, mais attend, c’est mieux que ça, y’en a deux qui dorment ici !
• qui ça ?!
• René et Christian
• mais c’est super ça ! Bon il faut quand même que je m’arrête un peu pour récupérer
• t’inquiète, ils sont pas forcément très frais, et ils dorment.

Je m’installe à l’écart pendant que Line me porte un peu d’eau chaude pour ma soupe.

On refait mon sac ensemble. J’élimine tout le superflu, ne gardant que le strict nécessaire. Le moins de poids possible, alléger au maximum pour pouvoir batailler si les deux autres repartent avant moi. Car il faut le dire, la donne a changé : 5 – 2 = 3. C’est donc vers le podium que je me dirige si tout se passe bien ! Si je m’attendais à ça ! Je mange ma soupe, prépare quelques barres de céréales et autres victuailles de course et m’allonge un peu. Line s’allonge auprès de moi. Qu’il est doux de ne rien faire…
• au fait, et toi, ça va ? t’as dormi ?
• bof, pas beaucoup, mais c’est sympa, on est dans la course nous aussi ! Mais vous les coureurs, vous êtes vraiment branques !

Je m’endors profondément, pendant une heure. J’ouvre un œil : les autres sont toujours là. Je réveille Linou doucement :

• ma doudou, mi sa va
• t’as assez dormi ?
• c’est bon, je me sens bien, faut que j’y aille maintenant

Un bisou, et à regret je reprends mon chemin. Troisième ! C’est génial ! Je rêve ! Je claudique pendant quelques centaines de mètres, le temps de remettre la machine en route, et je cours le plus possible, pour faire le trou encore une fois. Mais là, les poursuivants sont sûrement à mes guêtres ! Je me retourne de temps en temps, il me semble apercevoir une lampe qui me suit. Au bout de quelques Km, plus moyen de courir, trop de sable mou. Je marche, mais au pas de charge ! J’ai éteint ma frontale. La lune éclaire des buissons hargneux, des arbres horribles qui me tendent leurs bâtons lumineux… Je me retourne, toujours personne. Peut-être ont-ils aussi éteint leurs lampes ? Je passe un petit col. Tiens, de la lumière, là-bas, droit devant, mais c’est bizarre, on dirait des voitures qui passent. Effectivement, un peu plus tard, je croise une piste apparemment très fréquentée. Saad, le patron de l’auberge arrive à contre sens avec son 4x4, il remonte tous les CP pour récupérer le matériel.

• tiens, un petit cadeau pour toi !

Un coca ! Déjà c’est géant, mais en plus un coca frais qu’il sort d’une glacière !

• t’es génial Saad, merci beaucoup !

Il m’annonce encore 5 ou 6 Km pour le CP9. Bémol. Je me croyais plus près. Et puis ça commence à monter, dans le sable mou. Le temps passe et les Km sont interminables. De mémoire je sais que le CP9 se situe près d’un col, justement à côté de cette énorme montagne qui semble reculer en même temps que je m’en approche. Je n’ai presque plus d’eau, presque plus de sucré non plus. C’est bien beau d’alléger le sac, mais là, je me demande si c’était une très bonne idée. Je m’arrête pour pisser, avec une certaine angoisse : c’est encore aussi noir qu’un mauvais café. Merde !
Finalement, après 3h et 54’ exactement, j’arrive enfin au CP9.
« Y’a quelqu’un ? » Tout le monde dort. Lucien réagit le premier, tout emmerdé de n’être pas prêt pour me recevoir. Il réveille le mauritanien de service pour qu’il me chauffe un peu d’eau. Au fond de la tente un duvet se met à bouger. C’est Yannick !

• et bien ma poule, je te réveille ?
• s’cuse-moi Jo, je suis naze

Il a voulu aider un peu après son abandon et fait équipe avec Lucien.

• dites, vous savez quand ils sont repartis derrière moi au CP8 ? »
• heu… c’est René qui est reparti 10’ après toi »

J’abrège la soupe, et c’est en 20 minutes top chrono que je mange un truc, refais le plein en eau, mais pas trop, quelques trucs énergétiques, et c’est reparti ! Il est 3h40.

• tu pars déjà ? me demande Yannick encore endormi.
• ben oui, faut qu’il fasse le trou, lui répond Lucien. Y’en a au moins un qui suit…

Je me retourne fréquemment en finissant de monter le col qui me sépare de la vallée de Azoughi, lieu de l’arrivée, à peine une vingtaine km, rien, quoi ! Personne derrière, mais je cours comme un dératé. Il m’a semblé voir une lampe se rapprocher en partant du CP.
J’entame une longue série de dunes de sable mou. Quelquefois, je m’enfonce jusqu’au genou. Tiens, et mon genou au fait ? Y fait pas le malin celui-là, c’est pas le moment. Aïe ! Enfin, pas trop… M’en fous, je m’arrache, coûte que coûte, je fonce !

Des dunes, des dunes, encore des dunes

Certes très belles, légèrement orangées sous la lune, mais ô combien difficiles à franchir. Enfin, c’est la délivrance, je retrouve la piste principale qui doit m’emmener à l’arrivée. Je me retourne encore fréquemment, mais là je commence vraiment à y croire. Je finis les derniers Km interminables au milieu des villages dans une euphorie extraordinaire. Je cours, je cours. Je sais que depuis les premières maisons jusqu’à l’arrivée il y a encore 6 Km, mais c’est long maintenant !

L’arrivée est toute proche et je vais faire un podium, le premier de ma vie de coureur en solo ! Je me demande comment je vais réagir. Je scrute au loin s’il n’y a pas une ou deux lampes de coureurs ou de bénévoles qui viendraient m’accueillir. Mais non. Je traverse un village fantôme en fait. Pas même un putain de chien qui va aboyer, effrayé par ce branque soufflant et bavant au milieu du chemin de si bonne heure ? Et bien non, personne. Mais personne de chez personne alors. J’arrive à l’auberge… Un silence profond m’est réservé. Une minute de silence avant l’heure. Tout le monde dort ! La vie est ingrate quelquefois.

Y’A PERSONNE POUR ACCEUILLIR LE TROISIEME ?!

J’entends des « humpfs », des « hein ? », des « mais t’es déjà là toi ? » : c’est Jacques qui est sensé réceptionner les arrivants.

• ben oui mon gars, tu crois que j’ai dormi en route ou quoi ?
• c’est-à-dire qu’on ne t’attendait pas si tôt, tu comprends ? Même Momo, il a mis 3h27 pour venir du CP9, et Etienne le deuxième a mis 5h ! Alors tu comprends, on pensait pouvoir dormir un peu avant que t’arrives. Et tu nous mets 3h pile poil, t’as bouffé du lion ou quoi ?

• non, mais se retrouver troisième avec un mec supposé à tes trousses, ça donne des ailes !

Martine et J.Pierre Delothal (le boss) viennent voir ce qui se passe et me voilà sous la grande tente en train de raconter mes exploits devant un bon petit café noir. Jacques me tend le téléphone satellite : « tiens, c’est la miss pour toi ».
Difficile d’aligner deux ou trois mots, j’écoute juste ses félicitations, la gorge un peu serrée. J’aurais bien aimé qu’elle soit là aussi, pour partager ce super moment. Tant pis, mais elle est encore au CP9. Je pars m’allonger sous mon tikkit, en sortant juste les chaussures. Le reste, on verra plus tard.

Je dors 5 ou 10 minutes, et je me réveille. Mal partout, et envie d’une douche. Gérard vient aux nouvelles et prend une photo. Je dois avoir une sale gueule. Je bataille avec mes guêtres. J’ai la flemme de me déshabiller pour aller à la douche. Mes pieds sont en compote et il va falloir s’en occuper sérieusement maintenant. Après la douche et les premiers soins, j’avale un presque complet petit déjeuner et je retourne me coucher. C’est Linou qui me réveille en fin de matinée, elle est enfin de retour. Félicitations, congratulations, etc… Ah, un peu de douceur !


La journée se passe, égrenant les arrivées, et en traînant sous la grande tente commune. On me félicite pour ma course. Tiens ! Etienne, le second que je croyais loin mais qui n’est arrivé qu’une heure devant moi.

• encore un CP, et je te laissais la deuxième place. J’ai eu du mal à finir
• peut-être, mais j’aurais pu craquer, me blesser, ou me perdre, rien n’est jamais joué. Bravo en tous cas.

René est finalement arrivé à 10h, soit 3h1/2 après moi. C’était bien la peine que je m’affole. On en rigole ensemble quand je lui dis que je le croyais à mes trousses. Après une bonne nuit nous sommes réveillés en fanfare par l’arrivée … du dernier de la course. On immortalise la scène, Bernard, le dernier, Momo le premier, avec Saad et JPD, le boss.

Voilà donc notre Bernard, 67 ans, et 71h de course ! Les pieds comme des steaks hachés, mais le sourire aux lèvres ! Bravo l’ancien. Mais il n’y a pas vraiment de dernier ici, même ceux qui ont abandonnés ont vécu quelque chose d’exceptionnel.

Samedi matin, nous sommes allés distribuer quelques effets scolaires à l’école du village pendant que d’autres allaient offrir des médicaments au dispensaire local. Ensuite on est parti en ballade visiter la région : Terjit, Cingheti. Toujours aussi beau le désert, même en 4x4 !

Samedi soir, méchoui géant et remise des prix !


Pas peu fier le Joël ! et Line aussi je crois. Beaucoup de joie de monter sur ce podium, même si le premier est très loin devant, 32h contre 46h25 pour moi, y’a pas photo. Mais on n’est pas champion de France pour rien ! Encore bravo Mohamed.

Voilà, et le lendemain, faut rentrer, laisser tout cet éphémère bonheur des rencontres , en essayant de garder le plus longtemps possible ses souvenirs intacts.

Encore merci à Martine, J.P.P et J.P.D, pour cette aventure, merci à Lucien le seul pisteur capable de conduire un 4x4 de nuit dans le sable, et en manipulant le GPS, un œil sur la carte ! Merci à Gérard pour son grand cœur, merci à Simone « por il parmeggiano », merci aux infirmières et au toubib pour leur endurance et leur disponibilité, merci à Yannick pour ses encouragements, merci à ma Linou pour son aide et sa présence, et merci à tous les mauritaniens pour leur excellent thé et leur hospitalité.


Merci aussi à tous les autres qui ont fait que nous avons encore une fois vécu une très sympathique semaine. A l’année prochaine ?

Joël


P.S : pour ceux qui aiment les chiffres, les obsédés de la courbe, les manipulateurs de graphique,
voir le tableau de course ci-joint ;-)


Le site officiel de la course en cliquant ici !


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