Le tour du Mont-Blanc

Joël est un (grand) garçon équilibré. Plus exactement, à la recherche permanente de l’équilibre. Comme chacun d’entre-nous, si l’on y réfléchit bien: nous hésitons entre un poil à droite, un poil à gauche pour essayer de forger avec plus ou moins de succès l’équilibre d’une vie.

En même temps, Joël est un inconditionnel de l’extrême, ce qui le conduit à de grands écarts. La Mauritanie, c’était très chaud et plutôt plat. Il fallait donc qu’il compense en s’inscrivant ( dossard 673) au tour du Mont-Blanc du samedi 30 août 2003: dénivelé et fraîcheur garantis. Et il a été servi ! Ci-après, le mail qu’il m’a adressé à l’issu de cette course.


Hello!
Bon, je vais essayer de résumer. Trente heures après ma fin de course, une bonne nuit de repos et quelques victuailles, je vais bien.

Cette course restera dans la mémoire de tous ceux et celles qui y ont participé. La météo exécrable de ce week-end y est pour beaucoup. Faire 150km et 7500m de D+ déjà c'est pas gagné, mais les faire sous la pluie, la neige, dans le brouillard et le vent... c'est de la folie! Quelques chiffres: 740 coureurs au départ samedi place Balma à CHAMONIX. 450 au moins se disent prêt à tenter le 150k : j’en fais partie.

Arrivée à COURMAYEUR en Italie au terme de 68 Km et 3600 de D+, les DEUX TIERS des coureurs arrêtent là, avec parmi eux les meilleurs des inscrits. La météo est épouvantable. Passer le col du bonhomme sous la neige fondue et dans la tempête, ça jette un froid!

J'arrive là à 17h, soit après 13h de course. Je suis dans les 300. Je me change, me fais masser, mange "una bona pasta" et repars tranquille. Mais j'ai déjà les genoux explosés. Grosse tendinite des facielata aussi. Après une remise en jambe d'une petite heure, je reprends mon rythme de croisière: marche rapide et course allure footing. Je double pas mal de monde. Je pointe 200° à un contrôle quelques Km après. La piste - route vers la chalet Eléna est interminable. La pluie revient, glaciale, au moment où la nuit tombe et où j'aborde la montée du grand col Ferret, qui nous fera passer en Suisse.

La montée est une vraie patinoire: un pas en avant, deux pas en arrière! Je monte "comme une vieille". Je laisse partir le groupe que j'ai rejoint mais je rattrape quand même deux coureurs à l'agonie. Au sommet, les Suisses nous encouragent, une môme chante du Piaf dans la tourmente, il doit faire 0°. Ils nous préviennent que la descente va être aussi glissante que la montée: gaffe, hein!

Je me fais le groupe qui m'avait laissé dans la montée, et puis d'autres encore, je fonce pour me réchauffer, mais p... que ça glisse! La pluie redouble de puissance, le brouillard devient épais, la boue liquide, mes os glacés. On arrive au dernier ravito avant Champex, à la FOULY je crois. C'est un espèce de café, il y fait chaud, y'a du monde.

C'est le piège ce ravito. Comment avoir envie de repartir de là pour affronter les 17 Km de sentier qui nous attendent pour rejoindre Champex ? Tout le monde est couvert de boue, l'oeil hagard, ça tremble, ça claque des dents, ça goutte, ça éternue, ça jure qu'on ne l'y reprendrait plus! En plus parait qu'il y a des lits au sous sol.

Bon, allez, j'enfile un deuxième pantalon sensé être étanche, une deuxième paire de gants, une deuxième polaire aussi, et je repars. Dehors il pleut des cordes. La pluie est glaciale. Je mettrais 4h pour faire ces 17 Km avec 500 m de D+. Je rattrape encore des coureurs égarés, qui traînent dans la boue et sous la flotte. Je les salue en passant, mais je ne m'arrête pas, j'ai trop froid. Après quelques détours au fond d'une vallée, on entame enfin la longue montée vers Champex.

Je rêve de kiné, de sauna, de soupe bien franche, d'un coup de rouge, enfin, d'un peu de douceur quoi! Je rattrape un groupe de 4 qui comme moi tente d'arriver péniblement au sommet. Je reste derrière, je récupère un peu. Finalement on est rattrapé par une femme un peu avant l'arrivée à Champex. Elle a encore un peu de pêche. Elle nous salue en nous disant qu'elle a hâte d'arrivée à Champex. Je passe devant: allez, le train pour Champex c'est maintenant! Il doit nous rester 1/2h à faire. Seulement la femme s'accroche et on finit en courant, en prenant des relais alors que la pluie redouble. Bravo et merci Madame.

Arrivé à Champex les kinés ne nous quittent pas d'une semelle. Ils surveillent en fait tous les arrivants qui tombent comme des mouches 5 à 10 minutes après leur arrivée: hypothermie, hypoglycémie. On m'envoie sous la douche chaude, on me conseille de manger rapidement. Je fais tout ça et j'ai bien fait car 10 minutes après je file m'allonger sous deux couvertures, avec des bouteilles d'eau chaude de chaque côté du corps.

La salle de kiné s'est transformée en soins d'urgence. Les toubibs ne savent plus où donner de la tête. Je m'endors une petite heure, me réveille, me rhabille et me retrouve dans un bus qui nous ramène à Chamonix. Voilà, je n'aurais pas fait le tour du mont Blanc, "seulement" 112km et 5500 D+ en 25H40. Je pointe 175eme/740 en arrivant à Champex et serais classé 102eme sur le classement du 110km.

Le froid et la pluie ont eu raison de moi. J'aurais pu finir je pense avec une ou deux heures de repos, mais je n'avais plus aucun vêtement sec, et les genoux explosés. J'aimerais pouvoir trottiner un peu encore, alors, pas de regrets, si ce n'est de n'avoir pu profiter pleinement de cette fantastique course autour du toit de l'Europe. A bientôt

Joël

Quelques minutes avant le départ à Chamonix, 4h du mat.
Retrouvailles des copains de la Mauritanienne: celui en jaune est un des organisateurs.
Brouillard dans l'acsension du col du Bonhomme.
Col du Bonhomme
Dernier ravitaillo côté français.
Et viva Italia! On retrouve un peu de beau temps côté Italien.
Glacier du côté des Grandes Jorasses.

En fait cette course a été très logique:
on a eu de la merde en France, du soleil en Italie, et de la neige en Suisse! :-)



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