| Le Grand Raid 2000 |
Le Grand Raid 2000, vu de l'intérieur
26 novembre 2000 - version finale le 1° janvier
2001
Tout a commencé avec un message transmis par Achille en provenance de l'un de nos copains commun, Joël Delmas. Celui-ci y contait une extraordinaire aventure: lors d'un récent séjour sur l'île de la Réunion, il venait de participer au "Grand Raid". Comme vous le savez, je ne suis guère attiré par le sport en général, ni par la course à pied en particulier. C'est donc sans grande illusion que j'ai attaqué cette lecture... Vaste erreur ! Dès le premier paragraphe, j'étais dans l'ambiance. Au fil du récit, on se prend à souffrir, à tenir, parfois à faiblir puis à repartir avec l'auteur qui, outre ses talents sportifs, manie la plume avec aisance et brio. C'est avec son autorisation - et avec le concours d'Achille qui a participé à la préparation des différents documents, que la page à PeiF vous offre en exclusivité mondiale ce récit bourré d'émotions.
![]() le road book |
Quelques conseils
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Le Grand Raid de La
Réunion 2000
De St Joseph (au sud) à St Denis (au nord)
125 km et 8100m de dénivelé
" la diagonale des fous !
"
par Joël DELMAS
J'ai du mal à penser à autre chose qu'à cette course folle, gigantesque, démesurée.
Des images me reviennent sans cesse, des émotions fortes, d'âpres souvenirs de moments terribles de doute, alternés à d'autres, euphoriques, où l'on oublie ses douleurs; alors on vole sur le sentier.
Drôle de truc quand même....
Départ le vendredi 27 octobre à 4h du matin. On est là depuis deux bonnes heures, pour vérification du matériel obligatoire, scanner une première fois le dossard afin de confirmer notre départ, histoire que l'organisation sache qui est vraiment présent. Le stress est aussi au rendez-vous. Couché vers 23h la veille dans un gîte du coin, je n'ai pas fermé l'œil. Debout à 1h : préparation. On strappe les chevilles, on protège les pieds, on vérifie ses petites affaires, 2 fois, 3 fois...
Quatre heures : c'est parti ! L'émotion est énorme ! Je suis à la fois très heureux d'être là et quand même un peu angoissé: qu'est-ce que je fous là ? Vais-je y arriver ? ... J'ai les jambes en coton.
On attaque d'abord par une petite route cimentée au milieu des champs de canne à sucre.
Ca monte gentiment, tout le monde papote, rigole, plaisante, on se détend. Les lampes frontales font un joli serpent qui part à l'assaut de la montagne. Après 10 km, on a à peine fait 700m de dénivelé, les T-shirt ruissellent, les langues se taisent; premier poste (ravitaillement/contrôle), on scanne le dossard: 1207°/2140, c'est bon, c'est bon. Je ne m'attarde pas.
Très vite après cette première halte, on attaque le sentier qui nous mènera 20km plus loin et surtout 2000m plus haut jusqu'au volcan. C'est le genre de sentier sur lequel tu t'attends à croiser Indiana Jones ou Tarzan : tropical le truc! Quelques ravines à franchir sur des rochers ou des troncs d'arbres souillés par les centaines de concurrents qui précèdent : petite mise en bouche !
Vers 10h , arrivée au volcan: 28°km : soleil, décor lunaire, grandiose et... ravitaillement / pointage: 1020°. Petite 1/2 h de pause: bananes , coca, eau, étirements; on refait le plein de la poche à eau et c'est reparti. Enfin du plat (relatif). On traverse l'enclos du Piton de la Fournaise par l'ouest, c'est géant.
Tout va bien, une ou deux petites grimpettes pour sortir de là, et on descend vers la plaine des Cafres. C'est aussi vert que la Normandie ou presque. Il y a des brebis, des vaches, des bosquets.
Là ça roule aussi ! Arrivée au contrôle "Mare à boue" vers12h30 : 20mn d'arrêt. Poulet grillé, pâtes, lentilles, coca, café, etc. Après 8h30 et 47km de course, j'ai un petit creux quand même... Je repars en alternant course/marche rapide pour finalement attaquer en marchant le coteau Kerveguen en haut duquel j'arrive à 15h. Il y a du brouillard et un petit vent frais.
J'avale 3 bols de soupe brûlante et je repars tout de suite. Mon dessert à moi est là: la descente sur Cilaos.
Je resserre les chaussures, le sac à dos, j'enfile mes gants de VTT pour me protéger un peu les mains et c'est parti pour 1000m de dégringolade sur un sentier à pic fait de rondins boueux, de racines, de pierres. L'horreur pour certains, le pied pour moi et pour un créole qui me rattrape et avec qui je tire une bourre d'enfer pendant toute la descente. Il arrivera bien sûr avant moi car il prend des risques que je n'ose pas prendre, surtout après m'être copieusement vautré en doublant 4 ou 5 traînards d'un coup d'un seul... Les gars se garaient pour nous laisser passer, surtout que le créole gueulait comme un putois : "c'est pas le moment de s'arrêter, poussez-vous!". J'étais mort de rire, et je le suivais complètement euphorique. Il ne nous aura fallu que 40mn pour dévaler ces 1000m de descente !
Arrivée à Cilaos un peu plus loin, après une dernière ravine et un peu de goudron, histoire de bien casser les pattes. 16h25. Moitié du parcours (66km et 4300m de D+) après 12h30 de course. Je suis un peu naze mais complètement dans le coup, la pêche à fond ! Surtout quand au pointage on m'annonce que je suis 721° !

Gilles Dielh, co-vainqueur de
l'épreuve avec Thierry Técher
Ma sœur et son mari sont présents (un peu étonnés que je sois déjà là et apparemment en forme). Ma sœur me passe mes affaires de rechange, me guide dans le village pour aller au massage, au point repas. Ensuite je les suis au gîte qu'ils ont loué et je prends une douche, je refais mon sac de route, et je m'allonge sur un lit. Impossible de dormir, trop de speed. Faut dire que je tourne aux sucres et aux vitamines depuis 4h du matin… et puis la course est là. Je me rhabille, je pointe à nouveau à Cilaos, pour le départ cette fois : 919° . Je regrette mon trop long arrêt. Il est 20h. La nuit est là. La frontale, la veste Gortex fermée jusqu'au menton, c'est reparti... pour aussi long.
On descend d'abord au fond d'une ravine (-300m) pour ensuite s'attaquer au col du Taïbit qui sépare le cirque de Cilaos du cirque de Mafate : D+1200m ( ils sont vraiment branques dans cette course!). La fraîcheur nocturne me convient. Pour me motiver, je compte les raiders que je double dans cette ascension qui est une des pièces maîtresse de l'épreuve. Arrivé au sommet j'ai remonté 70 places: je double tout le monde. Je décide de me calmer un peu et je descend plus tranquillement sur Marla. Petit problème de lampe : les piles sensées durer 7h sont mortes au bout de 3h… hum hum Dommage. J'en mets des neuves à Marla, celles-là tiendront le coup. Je pointe 825° à Marla : ah ! c'est mieux. Après quelque ravitaillement (soupe, chocolat, coca, café...), direction Grand Ilet, deuxième gros poste de la course. Cette partie est interminable. Très mauvais chemins mal dessinés, alternance de montées descentes, boue, terre, rondins de bois et ça n'en finit pas. Je passe de longs moments seul. Le brouillard me fait redoubler de prudence. Je rattrape une créole (la cinquantaine sportive) qui connaît bien le parcours. Je la suis humblement. Elle fait gaffe dans les parties dangereuses (et il y en a) et elle allonge sérieux dès que c'est possible. Merci Madame... Je la laisse plus loin dès que ça remonte. Au revoir Madame... Grand Ilet n'arrive pas. Je commence à douter. J'ai froid. Je me force à trottiner pour me réchauffer. Des ravitaillements de fortune accueillent des raiders hagards, frigorifiés. Soupe, café, coca, sucre, fruits. C'est re re re re parti...! J'arrive (enfin) à Grand Ilet à 4h27 : 679° : rien à foutre ! J'ai froid, j'ai pas faim, j'ai sommeil, je me traîne. Je doute. Envie de jeter l'éponge.
Il y a trop de monde au massage, il parait que les douches sont froides : je fais l'impasse des deux. Où sont nos sacs relais? C'est où le restaurant? C'est encore loin la mer? On se concentre bordel, on se concentre!!! Je change de T-shirt, je me force à manger, à boire chaud. Je me réchauffe petit à petit. Et puis je regarde dehors : le jour se lève. C'est le déclic. Je prépare mon sac, je bois un nième café, je passe une tenue légère (flottant / débardeur) et je repars. Il est 5h30 . Je marche doucement pour dérouiller mes gambettes jusqu'au début du sentier de la Roche Ecrite, la difficulté de l'épreuve. Dernière ascension après 100km de course : D+1000m, tout droit, à flanc de montagne.
Je refait une petite pause, je prends les panneaux de danger en photo. Je fais quelques étirements. Allez, faut y aller mon petit gars ! Dès le départ je me retrouve avec deux autres raiders, un métro et un créole. Très vite je passe devant et je donne le rythme : celui qui est devant n'a pas le droit de flancher ! On monte d'un trait, sans pause, au même tempo tout du long (et c'est long) : 1h40 ! On explose de joie au sommet; mes compagnons me remercient pour l'ascenseur, je suis ému et fier de moi.
Maintenant, il n'y a plus qu'à rentrer à St Denis... 25km ! Je refais le plein, je rechange de T-shirt, je resserre un peu les pompes, je grignote 2-3 trucs. Petites plaisanteries avec les bénévoles et... c'est reparti, encore, toujours ! Il est 7h55. 28h de course. Je suis 406°. Je jubile! Ce sera ma meilleure position.
J'ai du mal à re trottiner, j'ai les jambes tétanisées, mais ça vient petit à petit, le terrain le permet: grandes dalles de pierres, petits sentiers dans les bosquets, pas de grimpettes pendant quelques km, c'est cool, ça détend. Je rattrape quelques zombies, en piteux états.
Je demande si ça va: un grognement pour toute réponse mais un petit quelque chose dans le regard qui semble dire : vas-y toi, si tu peux encore courir, vas-y.
D'autres plus frais me doublent aussi, on sait plus trop où l'on en est, on avance comme on peut. Le soleil commence à chauffer, il est 8h30. Une mer de nuage protège encore tout ce qui est en dessous de 2000m. C'est beau.
Je gambade à nouveau, presque frais... L'embellie sera de courte durée. Après 5km, le sentier longe le cirque de Mafate par le nord et ce n'est (et ce ne sera plus) que des montagnes russes. Certes, ça descend, puisque partis de 2000m on arrive pratiquement au niveau de la mer, mais on alterne 2km de descente avec 300m de montée, encore et encore, pratiquement jusqu'au bout.
C'est là que le moral fait la différence. Mes cuisses que j'arrive à assouplir dans ces descentes douces me brûlent dès la moindre petite remontée, et ce ne sera que ça jusqu'à l'arrivée. Heureusement, je ne suis pas seul à souffrir. Je double, on me double, ça boitille, ça traîne, ça dort même! Je n'ai pas une ampoule, pas un bobo, ça motive un peu, par rapport à certains qui semblent rentrer de la guerre. Derniers ravitaillements, peu de paroles, on ne sait plus quoi avaler. Les bénévoles nous bichonnent, sont très présents, merci à eux. A ce moment là, il reste à peu près 15km, et je sais que je vais finir. Je regarde la montre.
Mon esprit embrumé a du mal à réfléchir, mes bases kilométriques sont plus qu'élastiques... Je commence quand même à réaliser que je vais arriver en moins de 34h (mon objectif). Je me remets la pression, une dernière fois, et je fonce...(tout est relatif !). Enfin, le dernier contrôle à 7km de l'arrivée. Pas un mot. Je reste concentré. Un verre d'eau, un autre de coca, un dernier comprimé de dextrose et, allez, finissons-en !
Je reprends le sentier qui descend dans une forêt de filaos, c'est très beau, il fait beau, je suis entier, même pas une ampoule, j'accélère ! Un créole me colle au train dans la dernière descente sur St Denis, j'accélère encore, une dernière petite bourre avant de finir, y'a pas de petit plaisir ! On voit enfin le stade de La Redoute, on entend la musique, là, juste là, à portée de main... Une grosse boule m'empêche d'avaler, on débouche sur la route, des enfants applaudissent; le créole en profite pour me laisser sur place, j'accélère encore, impossible de le suivre, il reste 500m ! Ma sœur est là, me fais un signe de la main. Je la vois à moitié. Je rentre sur le stade, les hourras, les bravos me transportent. Deux types se traînent sur la piste, je les double en trombe (2 de moins !), je vole... ça y est, oui cette fois-ci ça y est, c'est l'ARRIVEE ! J'ai du mal à ne pas pleurer, je ne peux pas sortir un mot. On me donne un T-shirt "finisher" et une médaille : c'est fini, c'est fini ! Ma sœur et mon bof m'entourent, m'embrassent, me félicitent. On scanne une dernière fois mon dossard : 32h41 / 522° sur 2140 au départ.
Une joie immense m'envahit, je ne me suis pas battu pour rien . Sur 2140, 500 auront abandonné, je suis content d'être là. Après la douche, je vais me faire masser. Une demi-seconde après m'être allongé, je sombre. La médecin me réveille, inquiète, croyant à un malaise : non, non, ça fait juste… un peu plus de 50h que j'ai pas dormi et le footing a été un peu long aujourd'hui... Bon prince, je lui fait la causette pendant qu'elle me masse. Tiens, elle est de Bordeaux elle aussi. Ensuite, rentrée maison, sieste jusqu'à l'heure du dîner et grosse nuit à suivre.
Joël Delmas
Dossard 1768 Grand Raid 2000
joeldelmas@wanadoo.fr
... et pour le fun le making off avec quelquelques indiscrétions !
La page à PeiF
remercie chaleureusement
Joël de l'autorisation de publication de son superbe récit,
et Achille pour son initiative et ses contributions techniques.