| Le Grand Raid 2002 de Joël Delmas (2) |
Deuxième partieJ’arrive enfin au col: 19h10 (prévu 19h00) Eh bien alors mon petit loup, tu vois que tu vas bien. J’ai mis le même temps (1h30) que pendant la cimasa alors que là on attaquait ce col d’entrée de jeu, frais comme des gardons! Me voilà rassuré et je dévale vers Marla après avoir allumé ma frontale: ça y est, il fait nuit. Je redouble tout le monde, sous les remarques humoristiques de quelques créoles prudents:
Un autre fait une remarque sur mon éclairage
(j’ai des piles toutes neuves):
Ah la descente sur Marla, j’adore! Bon, faut
pas s’égarer non plus, il y a des endroits où
faut pas se rater. |
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J’arrive à Marla
à 19h40 (prévu 19h30). Mon portable a rendu
l’âme, pas de compte rendu avec Philou, tant pis. Pas
de message de ma Doudou, snif. Je remplace dans la poche gauche de
mon sac, le portable out par un petit tube de miel. Faut de la douceur.
Les musiciens sont là et c’est au son d’un bon Maloya que je me dirige vers le ravitaillo. Ambiance garantie. J’avais prévu de ne pas trop m’arrêter là, mais je commence à avoir un peu froid et je me rappelle de mon coup de pompe du Taïbit. Je me pose donc sur une chaise, autour d’une table avec d’autres galériens. Les visages commencent à s’allonger. On me sert à table, dans les 2 minutes
qui suivent mon arrivée, bravo et merci, c’est vraiment
le grand luxe ici! Une soupe, heu pardon, deux soupes et une bonne
assiette de riz avec un peu de rougail tomate: excellent! J’enfile
une polaire légère, je bois un café brulant,
un coca, et je repars.
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LA FATIGUE. Si cette personne se reconnaît,
merci d'adresser un email à
Joël: un agrandissement est sa disposition.
4 janvier 2004. Avec l’Internet, il faut savoir faire preuve de patience, mais tous les vœux (ou presque) se réalisent ! Lorsque Joël et moi avions mis en ligne le récit de sa course, je l’avais chaudement félicité pour la beauté de cette photo, qui traduisait admirablement la fatigue d’un coureur anonyme : au point de ravitaillement, il avait peut-être picoré dans une assiette, avant d’hésiter entre le café susceptible de l’aider à trouver le courage de continuer, et le sommeil qui l’envahissait. Joël m’avait avoué avoir un brin hésité à appuyer sur le déclencheur, afin d’éviter de « voler » l’image d’un homme épuisé. Mais quand l’intention et l’exploitation sont saines, le photographe est un noble témoin, pas un paparazzi. Il aura fallu attendre le 29 décembre 2003 pour que cet anonyme s’identifie. Laissons-lui la parole :
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Il est 20h10. C’est là que commence l’inconnu. L’an dernier on partait directement sur le col des boeufs, via la plaine des tamarins. Cette année, on fait un petit détour par la rivière des galets, direction trois roches. Je connais un peu cette partie jusqu’à la bifurcation vers La Nouvelle, puisque je l’ai faite l’an dernier en rando avec ma douce. Je cours un peu pour me réchauffer, tant que c’est possible, et je rattrape des raiders, impressionnés par la descente vers la rivière des galets. Faut dire que c’est un drôle d’endroit, très pentu, au milieu d’éboulis, de gros galets; ça tatonne dur. Je double tout le monde en passant un peu à gauche et je me retrouve en train de faire de l’équilibre sur les énormes rochers qui nous permettent (normalement) de passer la rivière sans se mouiller: prudence. Je retrouve le sentier de l’autre côté et me remets à courir après avoir viré ma polaire. Je pointe 400ème exactement à la bifurcation vers La Nouvelle. Après je ne connais pas le sentier, mais ça monte sans trop de difficultés. J’arrive enfin à un petit col, et me retrouve dans la plaine aux sables. Cet endroit est extraordinaire sous la lune: une immensité herbeuse et plate sur des hectares. J’éteins même ma lampe tellement la lune nous éclaire. Très inattendu après le cahos de la rivière des galets. Je me dis que La Nouvelle ne devrait plus tarder, mais ça dure, ça dure, merde alors, et mon timing alors?
Je continue : 3 km interminables dans la boue à faire de la patinette, ça remet les idées en place. Bonjour le casse gueule! Ma frontale commence à en avoir assez, elle aussi. Heureusement je rejoins la piste forestière du Bélier et le petit halo dans la brume suffit à éviter les tranchées qui entaillent la piste pour évacuer l’eau de pluie, qui a d’ailleurs cessé. Je me force à trottiner, mais je commence à avoir mal sous les pieds, à cause de ce chemin fait de gravas. Je rejoins enfin le bitume: plus que 3km pour Gd Ilet. Je cours un peu plus librement, mais le coeur n’y est plus, plus du tout même.
Ah, nous y voilà. Il y a déjà beaucoup d’abandons.
Tiens, au fait, c’est Teicher qui a gagné en 17h50 : 1 h de
plus qu’il y a 2 ans. Alors même si Teicher met 1 h de plus....
Enfin, c’est beau 17h50, mais comment font-ils? Je me remplume doucement,
et une petite lueur se remet à briller, je devrais pas être
si mal au classement, finalement. On verra. Après le massage je passe
au resto où je mange sans appétit un peu de riz avec un bout
de poulet + coca + café, bien entendu.
Je m’inquiète pour ma frontale: j’ai laissé mes
piles de rechange à Cilaos, c’est malin ça! Un coureur
me propose de partager les siennes, une mauvaise et deux bonnes dans chacune
de nos lampes: royal! J’aime bien moi quand il y a un petit ange bien
intentionné sur mon chemin. Je le remercie et me décide à
repartir, tranquille.
C’est bon, ça, c’est très bon. Je repars presque guilleret, mais avec l’ombre de ce qui m’attend au dessus de la tête, bémol, donc. Je marche jusqu’au début du sentier de La Roche Écrite. J’y fait une petite pause vestimentaire: collant licra et manches longues respirant. Il fait encore froid et en haut, ça sera pas mieux. Il est 3h35. Ca fait bientôt 24h que je fais le malin dans les cailloux, faut être branque quand même. Bonjour la rando! Allez, c’est parti pour 1025m de D+.
La Roche Écrite, c’est pas rien. Non seulement c’est très vertical, mais c’est très dangereux, surtout après deux tours de cadran et 100km de course. Beaucoup d’à pic, de parties glissantes non sécurisées, mais bon, c’est la montagne. Je pars doucement, toujours ma faiblesse du Taïbit en mémoire. Je connais mes temps de passage sur cette paroi, entre 1h40 en 2000 et 1h50 en 2001. Même si je dois mettre 2h ou 2h 15, ça n’a pas d’importance, ce que je souhaite surtout, c’est aller au bout et serrer ma Doudou dans mes bras à l’arrivée. Je monte tranquille, en assurant chaque pas posé, chaque prise quand il faut y mettre les mains. Je me fais dépasser d’abord par 2 raiders qui montent bien, en s’assurant correctement. Ensuite un autre me passe moins vite mais un peu désordonné dans ces mouvements.
Je l’entend déraper un peu au dessus de moi. Je redouble de prudence: mais je vais le prendre sur la gueule cet andouille! Un couple d’allemands me dépasse aussi à mi paroi. La fille monte bien, pas un bruit, très souple. Le type lui, monte un peu à l’arraché, il dérape, glissouille un peu. Mais ils sont branques ou quoi? Peut-être que s’ils passaient là de jour ils feraient moins les malins en voyant où ils sont. e rattrape le premier qui m’a doublé tout à l’heure:
Il a dû se faire peur. Il repart derrière moi, sans un mot, apparemment content de ne plus être seul. Je continue mon ascension à mon rythme, en rattrapant encore des concurents épuisés. Une fille est arrêtée, adossée contre la paroi, fatiguée, gros raz le bol aussi. On la réconforte un peu. Je lui conseille de ne pas rester là, mais de continuer à monter doucement:
Enfin les mains courantes, (j’imagine de petites menottes qui nous courent après....) signe que nous ne sommes plus qu’à 1/4 d’heure du sommet.
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Sommet de la Roche écrite: 5h20 (prévu 3h15...) ça caille un max! mais il fait jour maintenant. J’ai finalement mis 1h45 pour monter. Petit ravitaillo. Si je me faisais 2 grands verres de coca? On parle de la fille qui arrive, pas fraîche, ils sont déjà au courant. Les bénévoles nous signalent que le prochain ravito ne sera qu’au refuge des chicots, à trois quart d’heure...
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Faut pas traîner, j’ai froid. J’enfile mon coupe vent et je repars. Enfin du plat relatif mais impossible de courir, pas la force. En plus ça glisse beaucoup sur les dalles de pierre et il y a un fort vent latéral et une sale pluie fine sur ce plateau à plus de 2000m. Je me casse la gueule deux ou trois fois, mais sans mal. Le gîte des chicots apparaît dans la brume. Je pointe, et je me rue sur le ravito. De la bonne soupe bien chaude, un café, du coca, des biscuits. Je m’assoie sur une caisse pour avaler tout ça. Je manque m’endormir instantanément. Je me relève, ça tourne un peu. Un autre café, je me force à repartir. Il doit être 6 ou 7h du mat. Je dois avoir une sale gueule. |
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Très vite on rejoint le sentier qui part vers dos d’âne, au milieu d’une végétation magnifique. Plus de pluie ni de vent. Des vieux tamarins, des fougères arborescentes et d’autres arbres étranges, couchés en travers du chemin, faut se baisser pour passer dessous. Je me force à retrottiner doucement, ça vient petit à petit. Je sais que maintenant il va falloir finir en avalant ces satanées montagnes russes pendant 25km. Pas de la tarte. Je commence à rattraper quelques raiders en vrac, qui donnent tout ce qui leur reste dans les tripes pour finir; ça monte, ça descent, ça remonte, ça redescent, indéfiniment... Heureusement le sol est très sec, pas de problème d’appui, on peut se lâcher dans les descentes. Je fais un chassé croisé permanent avec d’autres coureurs: je double dans les descentes, ils me repassent quand ça monte trop longtemps, comme d’hab, mais en fait je vais plus vite puisqu’il y a plus de descentes. Avantage mézigues! |
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A la bifurcation du piton fougère je pointe et je refais une pause vestimentaire en discutant avec les bénévoles. Il est 8h, le soleil brille, il fait chaud. J’enfile un short, et le débardeur de l’organisation, obligatoire à l’arrivée. Je mets ma casquette, je bois un coup et je repars à l’affut de ceux qui m’ont doublé (facile, j’étais arrêté!). On cours maintenant en crête en direction de la route forestière d’affouches. Je retrouve de bonnes sensations, ça sent l’écurie! Au ravito de la route forestière je m’accorde un petit coca, je recharge un peu en eau et je repars aussi sec. Il y a 3 km de route forestière avant de reprendre le sentier et les dernières bosses. J’en profite pour me forcer à courir, en allongeant le plus possible, mais je dois faire du 12 à l’heure maxi. Je double quelques zombies qui marchent comme ils peuvent. Un créole me regarde passer alors qu’il fouille dans son sac, le remet très vite sur son dos et m’emboîte le pas. J’accélère, lui aussi. Nous voilà partis comme deux cyclistes en course poursuite, on s’amuse bien et du coup on double tout ce qui bouge. A nouveau le sentier et ses dernières montagnes russes, on dévale les descentes à fond, comme des gamins et on relance bien dans les petite côtes, c’est très bon ça. Je l’entends téléphoner et lui demande s’il veut bien me prêter son portable. |
J’appelle ma douce:
Arrivés au dernier ravito de colorado je m’envoie un dernier coca. On m’annonce 290ème. Génial ! Je grignotte un truc et je repars seul, mon compagnon préférant savourer je ne sais trop quelle boisson. Je sais que là il reste 1h de course, bagatelle! Je file le plus vite possible, histoire de gagner encore quelques places... et ça marche, mais pas tout de suite. Dans la forêt de chryptoméria je ne rattrape qu’un seul coureur qui hésitait entre deux sentiers, pourtant le balisage est bien visible, la fatigue sans doute. Au sortir de la forêt, c’est la dernière descente sur ce chemin fait d’éboulis et de rochers qui barrent le passage. Il y a quelques lacets aussi. Allez, un petit coup de sentier créole et c’est 10 places de gagnées d’un coup d’un seul, il n’y a pas trop de risque là.
J’allonge le plus possible mais les jambes en ont vraiment marre. Je me retourne, plus personne à l’horizon; je calme le jeu et j’arrive enfin sur la petite portion de route qui annonce l’arrivée au stade. J’aperçois au loin ma doudou, je fais de grands signes, je cours le plus vite possible pour la rejoindre. Elle m’accompagne sur les quelques dizaines de mètres qui me séparent de l’entrée du stade. Je m’y engoufre avec avidité, très heureux de faire ces derniers mètres: ça y est c’est fini, je passe sous la banderole « arrivée » avec un gros soupir de soulagement. On me demande si ça va, on me remet la médaille et le t.shirt « finisher ». Je rends mon dossard et je me jette dans les bras de ma douce et de son fiston.
30h39’. 276ème! Compte tenu des difficultés du parcours je suis assez content de n’avoir mis que 30’ de plus que l’an dernier, et surtout je suis très content de mon classement. J’ai gagné 50 places, c’est pas si mal. Voilà, et de trois, mais je crois que ce sera le dernier. Place aux nombreux candidats qui se bousculent chaque année pour obtenir un dossard. A la votre!
Mon copain Alain sera évacué pendant l’ascension du Taïbit: hypoglycémie: « je me suis senti très mal, je commençais à vomir, on m’a sorti » dit-il tristement. Sa femme abandonnera à Cilaos: "trop de galère, trop dangereux sous la pluie". Dominique fera une superbe course en 28h: "je ne me suis jamais senti aussi bien sur une course!". Christian termine en 32h: "je suis très content d’avoir réussi, mais c’est vraiment très dangereux par endroit". Julien, un copain de Villenave termine en 26h50: magnifique! superbe premier grand raid pour un habitué des distances beaucoup plus courtes. Annie, une amie de Gradignan sera sortie au volcan : début d’infarctus... Décidément, il y eu beaucoup de casse cette année.
A bientôt.
Joël
