Le Grand Raid 2002 de Joël Delmas (1)

 

10ème anniversaire et 3ème participation pour ma pomme !
(récit et photos: Joël Delmas)

Cette 10ème édition avait pourtant de belles allures d’anniversaire, et tout était en place pour que la fête soit réussie. Le « bal la poussière » du dimanche soir s’annonçait chaleureux et bon enfant. Malheureusement la mort de deux participants a fait basculer cette grande fête de la montagne en triste week-end. Avant d’aller plus loin, je tiens à leur rendre hommage.
A Gérard Bordage, victime d’une attaque cardiaque dans la descente vers Cilaos et à Guus Smit qui a mortellement chuté dans l’ascension de La Roche Écrite: un moment d’inattention, un faux pas, un malaise, et c’est le drame.
Je n’apprendrai leurs décés que le lendemain, en allant acheter le pain et le journal local. Tristesse. Ces deux gaillards venus partager un grand moment de sport, de convivialité, fauchés en plein effort, c’est dommage.
Mais ils ont vécus intensément leur passion, leur plaisir, jusqu’au bout.

Comme l’a dit Robert Chicot, le président de l’association du grand raid, il faut malgré tout préserver le bonheur et le plaisir de chacun, de tous ceux qui sont venus faire « leur grand raid » et maintenant assurer la fin de course normalement, ce qui a été fait avec beaucoup de sérieux et d’humanité. Merci encore aux organisateurs.

Allez, en route pour ma troisième « ballade » le long de ce grand raid, si dur, si énorme, et si beau.

Première partie
(la suite de la course en cliquant ici)

Vendredi 18 Octobre 3h du mat. Après une courte nuit en gîte du côté de St Philippe je regagne en compagnie de ma douce et tendre le stade de Langevin qui est déjà plein comme un oeuf. Pointage du dossard et vérification du matériel obligatoire, et je me retrouve sur la pelouse du stade, parqué avec 2000 et quelques autres raiders.

 

Le temps est clément, la presque pleine lune nous sourit encore, avant de faire place au soleil qui nous réchauffera, plus tard, du côté du volcan.
Je retrouve mon copain Alain et son épouse, venus d’Orléans et aussi Christian, militaire nouvellement installé sur l’île et avec qui j’ai échangé quelques mails. On se serre les coudes et on se détend un peu en regardant le spectacle de cracheurs de feu.

  • Alors la forme?
  • Mouais...

3h45: Les « pros » sont appelés à venir se ranger à l’avant du peloton, la pression monte, la foule se resserre vers l’avant, près de la sortie du stade. Je reçois un appel sur mon portable : c’est Phil, de UFO. Je lui donne mes dernières impressions avant le départ: je suis serein. Malgré tout je ressens le stress de toute cette foule qui attend la délivrance.Un dernier petit coucou à ma douce qui part m’attendre plus loin et je me prépare à sortir du stade sans me faire écraser. Faut jouer des coudes!

4h: 5,4,3,2,1... c’est parti!
Bousculade, on piétine un peu, faut vraiment gonfler sa cage thoracique au maximum, sinon... Je me faufile plus facilement au bout de 30 secondes. J’ai déjà perdu mes copains, incroyable la densité de population dans ce pays! Je retrouve ma Doudou à l’endroit convenu à 500m du stade, je lui laisse le t-shirt que l’organisation nous demande de porter au moment du départ. Gros bisous, « allez mon doudou, à demain, soit prudent! ». Prudent je le suis, à part peut-être un peu plus « fun » dans les descentes, mais faut bien se détendre un peu non? J‘ai prévu de faire une course en souplesse, ne jamais trop forcer sur la machine, mais limiter les temps d’arrêt le plus possible, optimiser au maximum... Enfin, facile à dire... Mon road book a été vu et revu plusieurs fois, et je pars pour essayer de terminer entre 28 et 29h. (30h10’ l’an dernier). Mais il y a une grosse inconnue: la modification de parcours entre Marla et Grand Ilet. Je me suis donné 4h pour cette partie. On verra bien.

Je me remets dans le flot des coureurs et m’applique à trouver une foulée adaptée à la situation, soit 10 km de petite route encombrée qui monte gentiment mais sûrement jusqu’au premier ravitaillo, au stade de la crête.

On trébuche encore un peu au milieu des champs de cannes, mais ça roule tranquille, la bonne humeur est là, les plaisanteries fusent, les visages sont tous illuminés de grands sourires: ça y est, on y est, le grand raid nous voilà! Je trottine gentiment sans m’arrêter ni marcher jusqu’à ce premier ravitaillement, contrairement aux autres années où j’avais alterné marche/course, ce qui me permet de doubler pas mal de monde dès que la pente permet d’accélérer un peu. Tiens, un pointage sauvage, ça c’est pour les resquilleurs et autres coureurs « marrons ».

Stade de la crête : 5h21’ (prévu : 5h15). Pointage. Juste un petit coup de poinçon dans le dossard. Pas de classement. J’aurais bien voulu savoir, tant pis. Je ne m’attarde pas. Quelques fruits secs, un verre de coca (le premier d’une longue série) et je vais remplir ma poche à eau (eau + poudre isotonique) car il va faire soif d’ici le volcan. Je repars en courant doucement. Tiens Christian:

  • ça baigne?
  • pas de problème!
Mon allure « petit trot » me permet de filer gentiment et de dépasser quelques coureurs.
Enfin le sentier (15ème km). La longue traversée de la forêt de la Vallée heureuse est très cassante, faut prendre un rythme rando et s’y tenir: il y a 1600m de D+ jusqu’à foc-foc, mais ça va, tout le monde grimpe tranquillement, ça bouchonne un peu au passage de quelques ravines, mais rien de bien grave, on souffle un peu.

 

  • Allez les gars! vous avez peur de vous salir ou quoi?
On redémarre. Je ressens quelques tiraillements dans les mollets, sûrement ma montée en courant, je me force à boire beaucoup d’eau, et ça passe petit à petit. Prudence, prudence... En fin de forêt, un peu avant foc-foc, je relance même quelques fois, je rattrape du monde, tout va bien.
J’arrive à foc-foc à 8h24 (prévu 8h15), il me reste de l’eau, je ne m’arrête pas, le gros ravitaillo du volcan n’est plus très loin. Je cours à nouveau et c’est toujours avec un plaisir immense que je me retrouve sur la plaine des sables, en bordure de l’enclo du volcan. Le soleil brille, la terre est rouge et jaune, c’est fabuleux! Je pose sur ma tête ma superbe casquette « cimasarun » , souvenir de cet été, et je savoure chaque foulée.
Bip bip, téléphone! Ah oui c’est vrai, Phil veut tout savoir du fond de son fauteuil parisien. J’essaye d’expliquer la situation, mais faudrait une web cam, ça m’éviterait de perdre mon souffle :-) On se donne rendez-vous dans 5 h. Tiens, un message de ma Doudou, ça c’est doux! Mi aim aou!
Route du volcan: 9h (prévu: 9h) c’est pas beau ça? 545ème. Bon, faut pas mollir. Dix minutes d’arrêt: soupe de légumes, coca, gâteaux secs, une pomme, et hop, on ne s’attarde pas! Poche à eau remplie, je repars en courant doucement, la prochaine grimpette n’est pas loin.

Oratoire ste Thérèse. J’y suis à 9h52’. Ensuite la longue descente sur piton Textor (un verre de coca, merci) se fait sans trop de difficulté, je reste cool, et j’arrive à courir sans arrêt jusqu’à Mare à boue, bien que les 3 ou 4 derniers km sur la route bétonnée ne soient pas de tout repos pour les articulations, mais c’est la seule partie plate de tout le grand raid, alors je cours, j’allonge un peu la foulée même, histoire de dénouer les gambettes, et puis il y a du monde, le public Réunionnais applaudit chaque coureur avec tant de force et de chaleur, on croirait une étape du tour de France dans les alpes, on a un peu l’impression d’être un Libelle ou un Teicher, c’est super, alors on cours, du style que diable, du style!

Mare à boue:11h28 (prévu 11h30) putain, quel pro! Ah! mon pote Dominique :-) Congratulations. J’ai croisé Dominique sur les 3000 ariégeois, à Lalinde et au GTC, super coureur, très gentil garçon. Je suis content de le voir là. Compte tenu de ses capacités, il s’économise.
  • C’est bon Domi, continue comme ça et tu nous fait un super G.Raid !
Il repart sagement. Je me concentre sur mon ravitaillement: c’est l’heure du pique-nique, non? Une assiette de riz, une soupe, un coca, une pomme. Je m’écarte un peu du stand pour remplir ma poche à eau, et je bouscule mon ami Alain, occupé à la même chose.
  • ah tu es là toi! comment tu te sens?
  • ça va, mais j’ai eu du mal à courir sur ce béton, ça casse un peu les pattes, hein?
  • allez, recharge ton sac, on repart ensemble
Et nous voilà repartis d’un bon pas, il est 11h45’. Pas la peine de courir, la montée vers Kerveghen est longue et fastidieuse, on prend encore une allure rando soutenue en échangeant nos impressions de début de course. Je le sens un peu juste, et d’ailleurs, au bout d’une heure il n’est plus dans mes talons. Bah, il me rattrapera au ravitaillo.
Coteau Kerveghen: 14h15 (prévu 14h15, c’est excellent!)
Je me ravitaille: soupe, coca, gâteaux secs, fruits secs et je repars, sans avoir vu arriver Alain. Il doit souffler un peu. Tant pis. Une bénévole me demande si je connais la descente juste après, vers Cilaos, car le début est très glissant et rendu dangereux par le cyclone Dyna. Pas de problème Madame, on va faire attention, et merci.
J’entame donc cette descente que je connais bien d’un pas prudent. C’est vrai qu’au début c’est plutôt glissant et certains passages ont été un peu rongé par le cyclone, mais ça va. La deuxième partie est plus roulante et je rattrape bon nombre de coureurs, surtout au niveau des échelles, ça bouchonne. J’arrive quand même à me faufiler pour finir assez vite avec 2 ou 3 créoles. Petit ravitaillo en bas: un petit coca bien mérité. J’ai encore de l’eau, donc pas de halte et je repars en courant vers Cilaos. Un peu de goudron en descente, j’en profite pour allonger un peu et dégourdir les muscles. Ensuite c’est la plongée dans la dernière ravine qu’il faudra remonter pour enfin arriver à Cilaos, à mi-parcours.
Cilaos: 15h45 (prévu 15h30) Bon, pas de quoi fouetter un chat, c’est pas mal tout ça. D’après mon road book, je dois repartir à 16h30. Le ravito (resto/kiné/douches/etc) se trouve dans le grand gîte où j’avais passé la nuit avant la cimasa cet été. J’avance en terrain connu. Cette année, pas de massage ni de doudou pour flâner, concentration! Je me trouve un petit coin tranquille et je refait mon sac. Lavage des jambes et des pieds, je vire mes straps et autres pansements d’orteil pour entammer la deuxième partie de course avec des pieds plus libres, dans de très confortables chaussettes propres. Mon téléphone vibre: c’est le Philou.
  • Ouais, tout va bien, pile poil dans les temps, je vais pas tarder à repartir, rappelle moi vers 19h30, je devrais être à Marla
Je discute un peu avec quelques autres raiders:
  • tiens, t’étais pas au trail des étoiles, toi?
  • ah oui je me souviens maintenant. C’est pas la même galère ici, hein?
On se rend compte qu’on est quatre dans la même salle, à faire la même chose, au même moment, et que c’est notre troisième édition du grand raid. Eux sont toujours passés en dessous de 30 h, ce qui veut dire que je suis dans le bon timing, mais ils sont aussi inquiets que moi par rapport à cet inconnu après Marla. On verra bien.
Avant de repartir, je m’accorde 10’ pour avaler un peu de riz chaud et un café. Je repars à 16h40, soit 10’ de retard. Pas grave. Tiens encore mon téléphone. J’allais justement l’éteindre. Ma doudou me fait un petit coucou plein de tendresse, et me félicite pour la rigueur de mon timing. Merci ma doudou :-) Je repars, gonflé à bloc!

Après quelques marches du côté des anciens termes de Cilaos, on reprend la route vers le col du Taïbit pendant 3 km et puis on plonge à gauche au fond d’une ravine, qu’il faudra remonter pour finalement retrouver la même route, au début du sentier du col. Je descend vite pour me réchauffer mais j’accuse le coup dès que ça remonte et me fais doubler par les coureurs dépassés dans la descente, c’est malin! Le ravito du début du sentier est toujours aussi chaleureux.

Je me renseigne sur le passage de mon copain Dominique: il est passé depuis 1/2 heure: vas-y Domi!
Je remets 1l d’eau dans ma réserve, mais sans sucre cette fois, raz le bol du sucré. Je m’enfile pourtant un bon coca, et j’attaque le col du Taïbit: miracle! il fait encore jour. 17h40 (prévu 17h30). D’habitude, j’aime bien le Taïbit, c’est régulier, pas trop casse patte, mais, je ne sais pas ce qui se passe ce soir, pas la pêche, coup de blues, coup de pompe, la tête tourne un peu. Je ralentis et me fais encore doubler, merde! J’étais dans les 440 en repartant de Cilaos, faudrait pas tout gâcher. Je commence à douter. Et si j’étais allé trop vite? C’est bien beau de raccourcir les temps de pause, mais les gambettes commencent à faire la gueule. Aux trois quart de l’ascension un hélico fait du surplace au dessus du sentier: on évacue un blessé. Je fais mon plus beau sourire aux sauveteurs et je continue, pas trop fier quand même.

La suite de la course en cliquant ici !