| La CIMASA Run 2002 |
La CIMASARUN 2002
Ile de La Réunion
Course de montagne de 53 km
Dénivelés : 3100M + 3100M-
Cette course n'est pas très connue ici, en métropole, même dans le milieu des coureurs fous, avides de sensations fortes sur les sentiers de montagne. En revanche, à La Réunion, petit caillou volcanique dans l'océan indien, là ou la course de montagne est aussi populaire que le football, la CIMASA, on connaît. On l'attend, on s'y prépare sur les sentiers, comme pour le grand raid. Mais là, pas de foule, pas de média internationaux, très peu de coureurs étrangers, voire pas du tout.
J'avais vu des reportages sur les journaux locaux il y a 2
ans, et puis j'en avais aussi entendu parler par ma douce et tendre ainsi que
par ma sœur et quelques amis, sollicités comme bénévoles par Gilbert, un des
organisateurs. On m'avait pourtant prévenu : "oui le grand raid c'est dur,
mais la cimasa…. alors là c'est du costaud !" En fait ils m'ont mis
l'eau à la bouche. Imaginez, faire une grande partie du grand raid, celle qui
fait le tour des trois cirques, en boucle autour du piton des neiges, au milieu
de réunionnais, pour moi les meilleurs coureurs de montagne au monde ! J'avais
très envie de participer à cette folie.
Plutôt que de partir courir dans le désert de Jordanie en novembre comme prévu, je décidais en début d'année de refaire un 3eme grand raid, en octobre prochain. Et si je me la faisais cette cimasarun, en août ? Bonne préparation, non ? Banco ! Après avoir enchaîné quelques gros trail depuis le début de la saison, et accumulé les dénivelés lors de multiples sorties en vallée d'Aspe, ça serait super !
Me voilà donc à pied d'œuvre, à Cilaos, le dimanche 25 août. Oh, ça ne s'est pas fait tout seul. Il a fallu boucler le budget, frapper à quelques portes, organiser tout ça. Acheter un appareil photo digne de ce nom, mais c'est une autre histoire. J'ai même perdu mes papiers la veille de mon départ ! Heureusement retrouvés par un voisin au bord de la route…
Dimanche 25, 4h du mat : tout le monde debout ! Le
départ sera donné à 6h. Petit déj, préparation rituelle de l'équipement,
ce qui fait beaucoup rire ma doudou…,concentration, enfin, j'essaye. On a
dormi dans un grand gîte du village de Cilaos, près de l'église. Je descend
la rue en petite tenue : short, débardeur : ça caille ! J'enfile une veste en
attendant le départ. Il commence à y avoir du
monde
près de la maison de la
montagne, lieu du départ. Ma doudou m'accompagne, ainsi que ses deux
"marmailles" qui ont insisté pour voir le départ du héros, malgré
l'heure matinale. Une ou deux photos, quelques petits sprints pour chauffer les
cuisses, la pression monte. Je suis vraiment très heureux d'être là au milieu
de tout ces créoles souriants et prêts à en découdre sur leurs si beaux
chemins. Va falloir être à la hauteur, hein ! mais, "lé gaillard même
!"
5H45 : briefing : " ça va être dur, très dur,
gardez-en sous la semelle ! "
5H55 : je me faufile un peu à l'avant des ces 300 coureurs venus se la jouer
sur les terribles sentiers des trois cirques de La Réunion, Cilaos, Mafate,
Salazie. On sait ce qui nous attend, on transpire déjà.
6H : c'est parti ! Un bout de route dans le village "allez mon doudou
!" et hop, on plonge dans la nuit sur un sentier non balisé, sans lumière
; un vieil escalier de pierre nous mène aux anciens thermes de Cilaos. Je me
casse la gueule, je me tords la cheville, ça commence bien ! Bon, on va essayer
d'aller plus loin quand même , faudrait pas tout gâcher dès le début. Très
vite on reprend la petite route qui nous mène au pied du col de Taïbit : 5KM
de montée douce, sur le bitume, histoire de s'échauffer tranquille. Chacun
prend son rythme. J'alterne marche-course, suivant la pente. Tiens, une fille me
double…
Au pied du col, premier ravitaillo. Je fais le plein de flotte, je grignote un sucre, et je m'attaque à la première grosse montée : D+900M. Bonne cadence, mais faut se méfier, pas trop vite, ce n'est que le début. J'en profite pour faire quelques photos : le soleil commence à inonder les crêtes qui nous dominent : magique !
Après le col, descente sur Marla,
dans le cirque de Mafate : D-562M . Je suis toujours passé là de nuit, ça
vaut le coup en plein jour. Allez, je me lâche un peu, je rattrape quelques
coureurs, tiens, la fille. Elle ne se laisse pas dépasser, genre "si tu
veux doubler, tu te démerdes". Je prends le "sentier créole" et
la laisse sur place, non mais ! Le sentier créole c'est quand le chemin fait
des zigzags pour descendre et que l'on coupe tout droit, face à la pente ! Faut
pas avoir peur, faut y mettre les mains, le cul et prendre un risque certain,
mais ça marche !
Au ravitaillo de Marla la fille me retrouve, on l'annonce 3eme
féminine. C'est bon ça. D'après les résultats de l'an dernier je me situais
vers la 5 ou 6eme. On repart presque ensemble, je la redouble un peu plus loin.
Je garde un rythme qui me paraît raisonnable dans l'ascension du col de fourche
(et non pas le col des bœufs comme prévu) : D+420M. La plaine des tamarins est
aussi fantomatique de jour que de nuit. Je monte en immortalisant quelques
coureurs, j'en profite même pour changer de pelloche sans m'arrêter, bien
pratique ce petit Olympus !
On passe le col en équipe, sympa. Voilà la descente vers Salazie.
Les
premiers mètres sont à pic, boueux à souhait, sur un sentier étroit, à flan
de montagne. Oh la, prudence. Après ça roule tranquille, mais il pleut :
y'avait longtemps que j'avais pas couru sous la pluie J , mais là c'est normal.
Salazie c'est le pays basque local, c'est vert quoi. La descente jusqu'à
l'îlet à Vidot est très longue (D-1000M) sur des pistes 4X4 au milieu des
cannes à sucre, pénible, pas drôle.
Ouf,
on y est enfin : un gros ravitaillo nous attend dans la
brume : du sucré mais aussi du salé sous forme de soupe aux pâtes, bien
chaude. Un petit coucou, via la radio de l'organisation depuis le poste de
contrôle où ma douce sert des ravitaillements, près de l'arrivée, ça
réchauffe bien aussi. Bon on ne s'attendrit pas, faut bouger : j'ai les cuisses
tétanisées par la descente et par la pluie. Je ne tarde pas plus, j'ai froid
maintenant, je suis trempé jusqu'aux os !
Il est 11H, le premier est passé à 9H ! On devrait pas nous
annoncer des trucs pareils "ça gâte la paille" comme on dit ici.
Allez, c'est reparti, direction Cap Anglais et la caverne Duffour, dernière
ascension de la course : D+1750M ! Au début, un peu de route, je trottine pour
me réchauffer. Après le stade on prend un petit raidillon et on entame la
traversée d'une forêt de cryptomerias (résineux), c'est plein de racines
gluantes, suintantes. Très dur, pas possible de courir régulièrement, c'est
une patinoire. Et puis, au détour d'un sentier, une petite pancarte sur la
gauche : cap anglais : D+800M… hum hum Le sentier démarre par des marches de
50CM, creusées dans la terre, les racines, la roche, le tout bien ruisselant !
Ce sera ça jusqu'en haut. Je passe au petit braquet, tranquille, va falloir assurer. Très rapidement je me rend compte que les jambes commencent à en avoir assez, ça brûle à chaque enjambée. Plus on monte et plus c'est vertical, faut y mettre les mains de plus en plus souvent pour se hisser. 2 ou 3 gaillards me dépassent… Je regarde la montre : au ravitaillo on m'a dit "cap anglais, 2 heures depuis ici". Ah ouais, encore une heure dans ce merdier alors ! Un créole me rattrape doucement, puis il reste dans mes pas. Bon, on est deux à souffrir "avec", c'est toujours ça. "Tu …. Veux……passer…. ?" "….non……merci…."
Je continue. Putain, ça fait 1H1/2 que je monte et au dessus de moi, indéfiniment, le sentier disparaît dans les brumes qui nous entourent. Je lève la tête de plus en plus souvent : toujours le brouillard qui avale le sentier, là-bas, là-haut, toujours plus haut ! Mais ça ne finira donc jamais ? Je commence à avoir envie de gerber chaque fois que je lève un pied, que je dois me hisser. Y pourraient pas faire des demi marches pour les gens normaux, non ? Merde ! Mais quel con ! Qu'est-ce que je fous là? Ça rime à quoi de suer sang et eau comme ça ? Dire que je suis déjà inscrit pour le grand raid, mais quel con ! j'en ai la nausée.
Hou là, c'est quoi ça ? un petit passage à peu près plat, 30CM de large, pas plus, gluant, sur 7 ou 8M, rien pour s'assurer à droite dans la falaise, et à gauche … rien, ou plutôt si, le vide, une dalle de 300M, verticale ! Le vertige ? sûrement ; sueurs froides ! Putain mais c'est branque de faire passer une course par là ! Mes nausées se transforment en tressaillement et autres flageolements. Bon, j'y vais. Deux ou trois enjambées prudente, et c'est passé. Pas le moment de bloquer là. Ouf ! je retrouve presque avec plaisir la rude ascension. 10mn plus tard c'est le sommet, la délivrance. Tiens le créole a disparu, j'espère qu'il est pas tombé dans le trou.
Je continue par la crête, vers la caverne Duffour, D+300M sur
2 ou 3KM, interminables, dans la boue. Je frise l'hypoglycémie , la tête
tourne, plus d'eau. Je me fais carrément déposer par une dizaine de coureurs,
tiens, la fille, oh ! encore une autre. Je perds des places, pas bon pour le
moral, ça.
Au ravitaillo de la caverne Duffour, je me pose 5mn. Je fais un
mélange eau/sel/coca (si, si, c'est bon !), je mange deux tranches de pain
d'épices, et je repars tranquillement. Il ne reste plus maintenant qu'à
re-basculer dans le cirque de Cilaos, via Le bloc : D-1100M ! Le soleil est de
retour. Bien que particulièrement friand de descentes vertigineuses, là, je me
sens pas les jambes à faire le fou, dommage.
Petit à petit les muscles s'assouplissent et je commence à revenir sur ceux qui m'avaient dépassé tout à l'heure. Yark yark ! Alors les grimpeurs, on fait moins les malins là ! ! Et puis merde, allez, je me lâche, je m'envole, tant pis, après tout on est presque arrivés là, non ? On verra bien. Tiens, une fille, tiens une autre et encore d'autres coureurs. Je reprend une trentaine de places ! Pas peu fier, doubler des réunionnais chez eux, en descente, ça motive ! Il y a quand même un créole qui m'a doublé dans cette descente, comme un branque, j'ai eu peur pour lui ! Impossible de le suivre. Grande leçon de descente ! Vous avez vu "les grandes gueules" avec Bourvil et Ventura ?
La scène ou les types descendent des chariots chargés de
rondin de bois. Ben là c'est pareil, sans le chariot bien sûr, mais
"l'escalier" est le même, et le type , il a descendu ça à 20 à
l'heure, époustouflant ! Bon, j'arrive au bloc. Ma doudou m'applaudit,
m'encourage, me félicite, et m'offre un verre d'eau…. je passe, en trombe,
pas même un bisou (le rustre !). Je suis hyper speed là, l'adrénaline dans le
rouge après une telle descente. Il ne reste plus que 3KM de route avant
l'arrivée et il est hors de question que quiconque me rattrape maintenant.
Tiens, le descendeur fou se ravitaille, j'accélère !
Ma douce saute dans sa voiture, son fils sur son vtt, et ils m'accompagnent jusqu'à Cilaos, c'est chaud, c'est bon. A l'arrivée, je titube, les crampes ne sont pas loin, la tête tourne, les jambes brûlent, je suis cassé, vidé, explosé ! Photo, bisous, médaille, ah c'est bon de finir ! La tendresse de ma douce et de ses deux "marmailles" qui me félicitent font vite oublier les douleurs. Le plus jeune me dit "t'aurait pu gagner quand même ! "
Gilbert, l'organisateur, me félicite, je le remercie pour la
prestation ;-) quelle course ! 53KM d'escalier, de la folie ! Sur le grand raid,
tu gères, tu patientes, t'observes, tu mesures, tu négocies, là non, tu
fonces jusqu'au bout ! Vraiment branque. Je me traîne au pointage :
- alors ?
- 123EME, 9H24'
- oui !
La première féminine (Hoarau, déjà 2EME au grand raid il y
a deux ans) finit juste ½ h avant moi et la deuxième n'était qu'à 1 mn.
A course folle, résultats à la hauteur : le premier homme, Benoit Grondin,
finit en 5H45 ! et le 2EME … une heure plus tard ! Du jamais vu !
Voilà, c'est fait, la cimasa, dans la poche… et dans les jambes !
Les
jours suivants, un peu de repos à barboter dans le lagon,
siestes…. Mais la forme revient vite et 8 jours après on est repartis
randonner dans Mafate. Deux jours de rando sportive avec ma douce : 2X11H de
marche active avec 4000 D+ et 4000D- Magnifique ! J'ai la pêche et je me
régale encore à crapahuter sur ces chemins extraordinaires, à rencontrer les
Mafatais qui vivent là, loin des exigences de la vie moderne, sereins, ouverts
et souriants. La soirée au gîte de Aurère, îlet perdu au milieu des brumes
de Mafate sera super sympa. Rhum arrangé, chaudrons fumants de carri poulet et
autre rougail saucisses, chanteurs locaux et maloya.
Au fait, on a rencontré de nombreux réunionnais à l'entraînement pendant ces deux jours. S'ils font ça tous les weekd-end, va falloir assurer un max au mois d'octobre ! Affaire à suivre...
Joël Delmas
Des photos de la Cimasa Run 2002 accompagnées d'un superbe reportage en allant sur le site de Michel Jourdan, où vous pourrez aussi découvrir tous les charmes de la Réunion