Article de chasse

Mise en ligne le 9 mars 2003

Les évènements qui suivent se sont déroulés en septembre 2002. J'avais oublié de vous raconter cette histoire...

Chacun d’entre-nous reçoit dans sa boîte aux lettres électronique des messages de gags. Lorsque le film ou la photo sont réellement marrants, nous nous empressons de retransmettre la perle à quelques copains ou copines. C’est exactement ce qu’a fait l’ami Bruno en m’adressant début septembre 2002 le scan suivant. Outre quelques commentaires, il m’interrogeait : « à ton avis, s’agit-il d’une image truquée ou d’une vraie photo ? ».

Je m’empressais d’ouvrir le document avec mon logiciel de traitement d’image favori, et je zoomais. Pas question d’attendre plus longtemps : je l’appelais au téléphone pour lui donner mes conclusions. Aucun élément technique (variation de granulation, de netteté, de lumière ou lignes de raccordement) ne donnait à penser qu’un trucage avait expulsé le sexe du chasseur de son logement habituel. Impossible de déduire quoi que ce soit de l’attitude des canards, qui étaient sans aucun doute parfaitement morts. Le chien noir semblait en douter en continuant à les surveiller, alors que le blanc regardait le photographe, comme la plupart des chasseurs accroupis. En revanche, ceux qui se tenaient debout à droite de l’image se marraient en fixant l’objet du délit. Enfin et surtout, le jeune chasseur au centre de l’image ignorait complètement le photographe pour se concentrer sur l’apparition de ce pénis.

En ajoutant à cela la typographie et la mise en page, la texture de l’image, le crédit photographique imprimé à la verticale, et la pliure qui marque le haut de la photo, tout donnait à penser qu’il s’agissait d’un article de presse réellement imprimé sur un bon vieux papier journal.

Bruno voulait absolument en être sûr. Si bien que nous nous sommes mis en chasse sur l’Internet. Le mot clef Belfort donnerait des centaines ou des milliers de résultats, même si la ville et le territoire n’étaient pas très vastes. Quand au titre présumé du journal « Le pays », il manquait lui aussi d’originalité. Je me concentrais sur « Florimont », le lieu du crime. Une poignée de secondes plus tard, j’avais le numéro de téléphone de la mairie. Les maires lisent toujours les journaux locaux, impossible qu’il ait raté un article parlant de sa commune. Je numérotais aussitôt, mais personne ne décrocha: normal, car la mairie de Florimont, un vendredi soir vers les 19 heures, était logiquement fermée ! Dénicher un nom au hasard sur Florimont serait facile, voire appeler directement le maire chez lui ? Facile, mais ça manquerait d’élégance.

J’appelais Bruno afin de lui communiquer le numéro de la mairie, ainsi que celui du domicile du maire, et je lui suggérais d’attendre lundi pour passer un coup de fil. Il approuva, tout en m’indiquant qu’il poursuivait les recherches.

Un dizaine de minutes plus tard, mon téléphone sonnait, et un Bruno fou de joie me communiquais l’URL suivante :

http://www.lepays.net/jdj/02/09/02/BE/article_10.html#

Au moment où le place cette histoire en ligne, elle fonctionne toujours. Si jamais un jour ils effacent la page, vous trouverez la copie ici. Plus de doute désormais: le site officiel du Pays affichait la même photo non truquée.

Nous n’avons pas poussé plus avant notre enquête. Pourtant, bien des questions restent sans réponse :

  1. Le chasseur exhibitionniste a-t-il délibérément posé pénis à l’air, ou a-t-il simplement oublié de ranger son matériel après un pipi ?
  2. Le correspondant de presse Louis Ducloux est-il complice de la manœuvre, ou bien absorbé par l’intensité du reportage a-t-il négligé ce détail ?
  3. Avant qu’un article ne soir imprimé dans un journal, un tas de gens le voit passer : le labo photo, le secrétaire de rédaction, le prépresse qui construit la page, sans parler des gars aux rotatives qui prélèvent régulièrement de nombreux exemplaires afin de s’assurer que ça sort correctement. Là encore, on peut imaginer une chaîne ne négligences liées à un travail réalisé à la hâte, ou au contraire une chaîne de complicités, histoire d’offrir un poisson d’avril à des chasseurs début septembre ?
  4. Pensons enfin aux lecteurs. J’ignore tout des volumes de tirage du « Pays de Belfort », mais à moins de quelques milliers d’exemplaires, un journal ne vit pas. Partons sur une base de 3.000 exemplaires pour cette page locale. Il convient de multiplier par au moins 3 ce chiffre pour obtenir le nombre de lecteurs. Si bien que probablement au moins 10.000 personnes ont eu ce journal entre les mains. Combien ont détecté spontanément l’anomalie? Comment est-ce l’histoire s’est propagée dans la région? Quelles ont été les réactions des autorités, de la gendarmerie au procureur en passant par l’archevêché? Des poursuites ont-elles été engagées pour outrage ? Le rédacteur en chef a-t-il reçu des courriers de protestation? Espérons qu’il n’a pas viré Monsieur Louis Ducloux…

Si un habitant de Florimont, Belfort ou des environs passe par cette page,
qu’il veuille bien m'adresser un message (voir page d'accueil) afin de nous donner des nouvelles de cet exploit journalistique !