| Les 100 Km de Belvès |
Les 100 Km de Belvès (25e édition)
|
100KM ! Et oui, 100KM.
Il s'agit bien d'une compétition de course à pied. Il y a des
voitures pour ça, me dirons certains lorsque je commence à parler de ma
prochaine course. Ceux qui font de la course de fond, des marathons 2 ou 3 fois
par an savent. Ils savent que c'est l'épreuve reine, celle qui se court autant
avec les jambes qu'avec la tête, celle qui demande d'aller au bout de
soi-même, de se surpasser. Fort de mon expérience au grand raid de La Réunion
et de l 'entraînement qui va avec, j'ai décidé cet hiver de m'inscrire à
cette course.
L'entraînement
La base c'est le fond, la capacité d'avaler des heures et des heures
de footing non-stop, " en dedans " comme on dit. Pas de vitesse, mais
habituer au contraire la machine à trottiner longtemps.
Après La Réunion, de retour chez moi le 11 Novembre je me suis accordé 2
semaines de repos complet.
Décembre : 2 ou 3 sorties de 1heure par semaine , sauf le 31 : trail en sous bois de 25km, histoire de marquer la fin de ma première année de trail.
Janvier- Février : je rallonge un peu les distances et le nombre d'entraînement en y ajoutant quelques sorties longues de 20 à 35 km, mais pas trop.
Mars : le 4 : les 50km de Lalinde. Bonne course de
préparation, humide, cassante, mais bien avalée malgré tout.
Je rallonge encore un peu les distances et fais une sortie longue de 40km avec
mon futur suiveur, J.François.
Et oui, pour un 100km on a droit à un suiveur.
Un suiveur c'est quoi ?
C'est celui qui se charge de l'assistance, qui sait écouter, réconforter,
donner à boire , à manger, passer les vêtements de rechanges, donner les
chronos, et qui sait aussi se taire et suivre tranquillement, avec
bienveillance.
C'est très important. Non pas d'avoir un suiveur, mais d'avoir un bon suiveur.
Avril : je ne fais pratiquement plus que des sorties de 15 km,
3 à 4 fois /semaine + une course de 14km avec des côtes raides dans les
Pyrénées. La dernière semaine, 2 sorties de 10 km, tout doucement.
Une le mardi, une le jeudi. La course est pour le dimanche.
Samedi 28 Avril
Je m'arrête chez mes parents près de La Réole pour dîner avant de
rejoindre Belvès.
Le temps s'arrête quelques secondes…Les fourchettes restent en l'air devant des bouches bées…
J'y vais de mon chapitre préparation, entraînements, diététique, gestion de la course, etc. Mes parents me regardent partir, un rien inquiets. J'arrive à Belvès vers 22h, il pleut. Tiens, ça me rappelle Lalinde. Décidément, la Dordogne est bien humide. Mon hôtel est à 10km de là, charmante demeure.
Dimanche 29 Avril. 5h
Je n'ai pas beaucoup dormi. J'avale 2 boites de riz au lait et une compote. Je me prépare rapidement et je descends au bar prendre un petit café. Il pleut des cordes. En regagnant Belvès je remarque les panneaux de kilométrage de la fin de course : 95e, 96,97,98,99 ! Qu'est-ce que je fous là ? Pourquoi être là ? Qu'est-ce que je cherche ? Je n'ai pas de réponse. Je sais seulement que ce soir je vais souffrir en repassant devant ces panneaux. "Si tu y arrives" me dit une petite voix. "Mais si, pas de problème, suffit de gérer...".
6h30: je vais retirer mon
dossard à la mairie. Ambiance tranquille d'avant course, calme. Je ne vois pas
J.F. Pas encore là. J 'en profite pour retourner à la voiture. Je finis de
m'équiper, de préparer les divers sachets de ravitaillement et autre linge de
rechange qui iront se loger dans les sacoches du vélo de J.F. Un petit tour du
" village course " et je remonte vers la mairie. J'y retrouve J.F.
Congratulations, préparation, breefing : t'as bien dormi, assez mangé, bonne
route ? On plaisante un peu.
La pression commence à monter. Le départ des suiveurs a lieu à 7h30. Après,
ils doivent nous attendre au 7e ou 8e km. A tout à l'heure ! " Sois
prudent….ne roule pas trop vite… "
7h45: nous sommes environ 600 pour le 100 et environ 250 pour le 50, ceux qui s'arrêterons à Sarlat, à mi parcours. L'ambiance n'a rien à voir avec un départ de marathon ou d'une de ces courses qui agrémentent dorénavant la plupart des dimanches de nos banlieues. Là, pas de frime, pas d'excitation particulière. Très zen. Je reconnais quelques t-shirt du gr raid ou du marathon des sables. La moyenne d'âge est plutôt dans les 50/55. Il y en a même beaucoup qui ont largement l'âge de la retraite, et ils ne sont pas tous chauffeurs de bus… Que des vieux routiers, des vieilles pointes comme on dit chez les coureurs , je me fais tout petit.
8h: c'est parti ! A part les 10 premiers qui détallent comme pour un 10km, le reste du peloton se met gentiment à trottiner, petite foulée ; on a le temps… La pluie a cessée et nous faisons un tour de village sous les acclamations d'un public bon enfant. C'est très beau , 800 coureurs dans ces rues médiévales. Dans les 2 premiers km, je double pas mal de monde, ça descend, je me sens des ailes, mais je sais qu'il faut en garder sous le pied, le plus longtemps possible. Je me retrouve avec un petit groupe d'aînés qui rigolent. Je reconnais la foulée très particulière des " centbornards " , courte et rasante. On ne sait pas trop s'ils courent ou bien s'ils marchent. Bizarre. Il y a parmi eux le fameux Henri Girard, 62 ou 63 ans qui fête là son 446e cent bornes ! Si, si c'est possible, il est dans le livre des records. Chapeau bas Mr Girard. J'ose à peine le doubler, mais je file, c'est pas ma foulée. Je me cadre sur un 12 km/h de croisière. Un petit crachin nous rafraîchit un peu.
Ah ! Voilà nos suiveurs ! Une belle ligne droite bordée d'arbres et les
cyclistes parsemés sur le bas-côté : sympathique image, chacun attendant sa
chacune ou son chacun. Moi c'est J.F. Je le repère facilement:
Rires Je lui refile mon coupe-vent, mes gants, et c'est parti. On discute un peu, on rigole. Il me raconte les premiers qui sont passés à 200 à l'heure. Des BiéloRusses paraît-t-il… "t'inquiètes , on va se les faire!". J.F me ravitaille en boisson isotonique : sucres / vitamines / sels minéraux. Arrivés à St-Cyprien, il y a du monde, des bagnoles partout. A la sortie d'ailleurs on court un peu dans les pots d'échappement, ça pue !
Courir 100 bornes dans le carbone au pays de cromagnon ! Amis philosophes à vos stylos !
Beynac : son château, la Dordogne : photo ! J'immortalise J.F qui a vraiment un look d'enfer ! La Roque Gageac, 30e km : pause, boisson, étirements.
C'est reparti, tiens, on vire à gauche, petite route pendant 2 ou 3 km, genre montagnes russes, casse pattes. On revient sur la Dordogne un peu avant Vitrac.
C'est joli, mais il pleut toujours, c'est dommage. Je m'inquiète pour J.F. Moi j'ai pas froid, mais lui, il doit se les geler ! "ça va ça va, c'est bon" assure-t-il. Je lui propose mes gants, lui rappelle qu'il y a un poncho dans les sacoches : "ça va ça va". Bon.
On longe la rivière jusqu'à Carsac, vers le 40e , ensuite on remonte plein nord sur Sarlat par une piste cyclable, très belle, en sous-bois . La pluie a cessé. Je passe le marathon en 4h12, pile dans les temps. Je me sens très bien.
Un peu avant Sarlat, petite grimpette. On rattrape une petite dame qui semble avoir un peu de mal à reprendre le rythme. On l'encourage, et elle m'emboîte le pas. L'arrivée sur Sarlat est en pente douce. J'allonge la foulée pour me détendre un peu, 13, 14 à l'heure. Je m'arrête au 50e , envie de massage, petit coup de pompe. La petite dame passe en trottinant, sans s'arrêter. "ça va?" On ne la rattrapera jamais !
Je regarde la montre : 50km : 5h. Juste comme il faut ! J'ai un peu froid, il pleut toujours. Le moral baisse d'un cran. J.F me conseille de prendre mon temps. Mais j'ai froid à rester sans bouger. On repart, j'ai mal aux jambes. Une douleur à chaque cuisse, latérale, du genoux à la hanche, qui raisonne à chaque foulée dès que je recommence à courir. C'est quoi ça ? Y'a un muscle là ? Ca passe au bout de 2 ou 3O0 m. Va falloir commencer à gérer la douleur.
Après Sarlat, les coureurs du 50 s'étant arrêtés, il y a moins de monde sur la route. Un coureur tout les 200m, pas plus. La route, la pluie, quelques voitures qui klaxonnent en passant, nous arrosent un peu aussi, des gosses qui crient aux portières, et puis de nouveau la solitude du coureur de fond. Tiens, un appel sur le portable de J.F. Il arrive au bon moment. Plaisanterie, chaleur humaine, c'est bon. On redescend sur Vitrac où l'on retrouve le chemin pris à l'aller.
60e km. Plus qu'un marathon à faire, et c'est bon… La Roque Gageac, bis. Massage. Que c'est bon ! L'élève kiné qui me masse va directement à la partie la plus sensible….enfin les muscles dont je parlais tout à l'heure. Je m'étonne. Elle sourit et m'affirme que nous souffrons tous du même muscle. "C'est le goudron" me dit-elle.
J.F me ravitaille en berlingots de lait concentré, pain d'épices et autre thé chaud. Je m'endors à moitié sur la table. J'ai froid. "Allez, on y va. " C'est en recommençant à courir que je comprends que j'ai sans doute perdu ¼ d'heure pour pas grand chose. Un peu de repos peut-être. La douleur est la même, voire pire. Je serre les dents, ça va passer. Ca passe doucement, comme les kilomètres. J'ai l'impression qu'un petit malin s'amuse à éloigner les panneaux qui sont sensés être là tous les 5km…
65e, 70e. On a changé de rive de la Dordogne. Il y a encore moins de monde, et il pleut toujours.
75e, ah ! quand même ! Au 80e, je m'arrête. Ravitaillement
dans une vieille grange au bord de la route. Il y fait chaud, il y a de la
soupe. Je prends 5mn. Je me force à repartir. Il pleut des cordes ! Je passe le
85e dans une bonne foulée, je me sens un peu mieux. On revient sur St Cyprien.
J.F a eu du mal à me rattraper. Profitant de l'abri et de la soupe chaude, il
s'est "pausé" 5mn. "Je croyais t'avoir raté, il faut que tu
calmes un peu, t'es à 13 ! fais gaffe". Je lève le pied, enfin, je
ralentis. Je reprends un petit 11 de moyenne plus adapté, raisonnable. Et ces
km qui s'allongent de plus en plus. A St Cyprien un bénévole attend les
coureurs sous un parapluie et nous indique un gymnase à 200m de la route :
massage, boisson chaudes nous dit-il. J.F m'interroge du regard.
"Si j'y vais, je ne repars plus". On continue. Envie d'en finir. La
foulée se raccourcie, les jambes sont lourdes, il pleut.
93e: ravitaillement. Je m'arrête 2 mn. Un thé, quelques fruits secs. "Il faut que tu arrives à courir jusqu'au 98e, avant les rampes de Belvès, après tu pourras marcher pour finir si t'es trop fatigué" me dit J.F. Je repars. J'ai très mal, la tête me tourne un peu, les jambes sont tétanisées. C'est bon, maintenant je ne m'arrête plus, je finis. C'est le dernier round ! "Je suis à combien, là ?". "10,4, 10,5". Au 95e je vois deux coureurs au bout de la ligne droite. Ils sont à 7 ou 800m. Je les prends en chasse, j'accélère un peu. " 11,5" m'annonce J.F sans que je le lui demande. "C'est bon, t'inquiètes, faut que je les rattrape. "
97e : dernier ravitaillement. Je passe.
98e : je me rapproche des 2 autres.
99e ! Photo ! Les 2 autres ont disparu dans le premier virage des rampes. Faut
que je les bouffe, faut que je les bouffe !
J'accélère encore dans la côte, la dernière ! Je les rattrape, je les double. Il reste 500m. J'en peux plus, envie de marcher à chaque foulée. Et les deux autres qui me collent au train maintenant ! Tu vas pas lâcher maintenant, allez, fonce ! J.F part devant pour la photo d'arrivée. 200m avant un fou me double à 15 à l'heure ! D'où il sort celui-là ? Je cravache encore un coup, je lâche les 2 autres. Je passe enfin le portique d'arrivée, à l'arrachée.
Il y a des barrières pour nous tenir, des secouristes sont là aussi et surveillent nos réactions, prêts à intervenir. On me met une médaille autour du coup, je ne sais plus qui. Les deux autres se retrouvent à mes côtés sitôt la ligne franchie. Nous sommes épuisés, chancelants, vacillants, épaule contre épaule, je ne sais pas lequel tient l'autre. Bravo ! Bravo à toi. Je prends J.F dans mes bras, ou peut-être est-ce lui qui me soutient ? Je crois qu'il est aussi ému que moi. Heureux , d'être là en tout cas !
Faut dire que si j'ai demandé à J.F s'il voulait bien être mon suiveur, c'est que, d'abord c'est un excellent coureur de fond. Il ne court plus depuis 4 ou 5 ans, mais à cette époque, il n'était pas loin des 3 heures sur marathon. Etant natif de la région de Belvès, ce 100 bornes est la course qu'il aurait aimé faire. C'est lui aussi qui a su me donner de précieux conseils lorsque je débutais en course à pied, il y a une dizaine d'année. Si je devais avoir un suiveur, c'était lui, forcément ! Merci beaucoup J. François, tu as été plus qu'à la hauteur. Le suiveur idéal. Je revois tous ces km, surtout après les 65, 70e où tu as su rester en retrait, 2 ou 3 m derrière, discret mais vigilant, respectueux de l'effort et de la concentration du coureur, mais très attentif. Bravo aussi de t'être tapé 100 bornes sous la pluie à te les geler. Merci et bravo encore une fois.
Pendant un bon ¼ d'heure, je me traîne. Je vais picorer un truc ou deux, je me cramponne aux barrières, aux poteaux, la tête tourne un peu. Je me sens brisé. J.Luc (autre grand coureur, mais plus fragile :-) ) nous appelle sur le portable . "Alors ? " J'ai du mal à lui répondre. J'étais plus gaillard lorsqu'il a appelé pendant la course. En tous cas, merci pour le soutient. Il y a eu aussi d'autres appels, d'un être cher, qui ont réchauffé mon cœur et donné la force de terminer.
Il est 19h30. Cela fait 35mn que j'ai fini cette drôle de course. Jamais, plus jamais ! C'est ce que je me dis à ce moment là. C'est trop dur le bitume. J'ai l'impression d'avoir plus souffert qu'à La Réunion. Et puis là, bien que la région soit belle, il n'y a pas ce côté ludique que peuvent avoir les courses de montagnes. C'est très différent. Très cassant. Là, c'est cours et tais-toi, en quelque sorte. Je me dirige vers le massage. Je me fais aider pour monter sur la table… Une fois allongé, je ne peux même plus plier les genoux ! Le massage sera très agréable.
20 mn après, je retrouve J.F devant une bonne soupe et un verre de rouge. On analyse un peu la course. "Tu te rends compte, t'as même pas marché 1km !" Je ne me rends pas encore bien compte à ce moment là, je ne sais trop que penser de tout ça. On part faire le tour du village, on achète une photo proposée par l'organisation et quelques souvenirs : t-shirt, béret.
21h15 : je reprends ma voiture après avoir chaleureusement salué mon suiveur et je rentre tranquille. J'arrive chez moi vers minuit, un peu abasourdi, des km plein les yeux… et plein les jambes. Une douche, et au lit. Impossible de dormir, sinon par petits bouts.
Le lendemain sera très douloureux physiquement. De gros coups de pompe, des coups de fringale, des douleurs. Je ne peux plus plier les jambes. La machine essaye de retrouver ses marques. Le mardi, ballade en forêt et footing léger (en agréable compagnie), ça va mieux. J'élimine petit à petit l'acide lactique, je bois beaucoup d'eau.
Voilà, c'est fait, je fais donc partie des " cent bornards ". Je sais ce que ça veut dire maintenant, ce que cela demande de préparation, d'opiniâtreté, de folie, de curiosité. Difficile de dire si je renouvellerai l'expérience. Pas tout de suite en tous cas, ça laisse des traces.
Ah oui, au fait, j'allais oublier mon résultat, comme quoi sur ce genre d'épreuve l'essentiel est bien de terminer. Je finis 134e sur 600 au départ et 430 à l'arrivée en 10h55'. 79e sur 180 dans ma catégorie V1H. Paraît que c'est pas mal pour une première édition. Les 2 Bielorusses arrivent en 7h20 et Henri Girard (le multirécidiviste) en 13h, pour que vous ayez des repères.
Allez, tournons la page. La prochaine ? L'Euskal Trail à St Etienne de Baïgory (64) les 2 et 3 juin prochain. 80 km de montagne en deux jours en équipe de 2. (D+ 4000m). Ce sera sûrement moins monotone, mais il faut que je me repose un peu… A bientôt.
Joël