| Auvergne (3) |
Tout en les lisant et en préparant mentalement les réponses, j'allumais une cigarette. Mon regard se détacha de l'écran pour aller flotter dans la vaste salle commune du buron (à voir ici et là). J'imaginais le même lever du jour dans les années 1830: la cheminée crépitait, réchauffant et éclairant la pièce; un tas de gosses amalgamés dans un des deux lits "bateau" étaient encore au pays des rêves; dans le lit d'à côté, une grand-mère déjà réveillée rassemblait ses forces pour se lever; le grand-père était déjà sorti avec son fils et sa belle-fille pour s'occuper des vaches...
Qu'est-ce qui se passait dans une étable le matin? La traite, c'était le soir, non? Pas sûr... Il fallait changer les litières, et conduire les vaches au pâturage. A quelle heure fallait-il sortir une vache? Est-ce qu'une vache y voit un peu la nuit? Peut-être que ce n'était pas nécessaire: elles devaient suivrent la voix du maître, et si elles s'écartaient de la route, le chien les ramènerait... Je me rendis compte que je n'y connaissais rigoureusement rien en vache: si un jour je me retrouvais seul avec un troupeau, je ne saurai quoi faire! Si, je leur demanderai... Peut-être qu'on pouvait discuter avec une vache. Discuter gentiment bien sûr, parce qu'une vache, de près, c'est quand même très impressionnant; pour tout dire, ça fait un peu peur. Alors un groupe de vaches, c'est pire! Non, je discuterai plutôt avec le chien: lui saurait me faire comprendre ce qu'il convenait de faire, à quelle heure il faudrait les sortir puis les ramener... Le mieux serait d'aller vite chercher des conseils chez un voisin: là-bas, tout le monde sait comment s'occuper d'un troupeau, alors que moi...
Qu'est-ce qu'il y avait d'autre dans cette pièce en 1830? Le grand bac à sel, bien sûr! Il était encore là, tout proche de la cheminée, afin d'éviter l'apparition de l'humidité. Juste devant, une grande table, sur laquelle trônait une énorme couronne de pain, entourée de bols qui attendaient leur ration de lait. Peut-être une bouteille de rouge, histoire que le propriétaire se réchauffe d'un canon à son retour. Ces murs avaient vu vivre une famille pendant des années. Une vie probablement rude et difficile...
Finalement, le mieux serait que je m'occupe des gosses: d'abord nous prendrions le petit-déjeuner, ensuite nous irions à la source pour la toilette... Il ne faudrait pas traîner, car l'eau serait très froide! Ensuite, je leur montrerai l'ordinateur, et on rigolerait pendant un bon moment. Puis ils m'amèneraient au pâturage: ils m'apprendraient le nom de chaque vache, et m'expliqueraient le boulot, les gosses sont très bons pour cela...
Une explosion suivie d'une rafale de mitrailleuse puis d'un étrange gargouillis vint interrompre mon rêve éveillé: pas de panique, c'était tout simplement le chauffe-eau à gaz qui venait de se mettre en marche dans la cuisine. Là-haut, Eric prenait sa douche. Le nouveau cumulus était posé, il n'attendait plus que le plombier pour le raccordement des tuyaux... Bon, répondre aux messages.
Eric ralentit encore en arrivant à Brion. Malgré la densité de la brume, quelques minutes de voiture avaient suffit à rejoindre ce plateau, accessible par deux minuscules routes. Un agent de la maréchaussée nous fit signe de prendre à gauche. A ses pieds brillaient quelques éclats de verre épais provenant à coup sûr d'un phare:
Un autre gendarme nous guida vers l'entrée d'un vaste champ converti en parking pour la journée. Nous acquittâmes le droit de séjour: 6 Francs, pas vraiment excessif ! Une nouvelle succession de gendarmes nous guida à travers des alignements d'automobiles vers une place libre:
"Brion centre" ayant été interdit à la circulation, c'est à pied que nous gravîmes les quelques centaines de mètres qui nous séparaient du sommet du plateau et de l'évènement: la foire de Brion. Issue des profondeurs du Moyen-age, c'est la seule foire à bestiaux qui subsiste en Puy De Dôme. Elle se tient chaque mois, de mai à octobre. En août, c'est toujours le 22. Quelque soit le jour de la semaine. En cette année 2000, ça tombait un mardi. Tant mieux ou tant pis, c'est comme ça, et personne ne sait pourquoi. La cession d'octobre est souvent annulée: froid, verglas et neige empêchent d'atteindre le plateau. On remet à l'année prochaine. Autrefois, il s'agissait de la plus importante manifestation économique de la région: marchands et éleveurs y effectuaient toutes leurs transactions économiques. Depuis les années soixante, la campagne c'est désertifiée, et les moyens modernes (automobiles, téléphone, fax et camions) lui font une rude concurrence. Malgré tout, ils sont encore quelques uns à maintenir la tradition. Dès l'origine, des camelots venaient tenter de séduire les paysans en leur proposant de multiples produits: vêtements chauds, ustensiles de cuisine, cuirs et cordages... Le commerce a su s'adapter, et attirer une nouvelle foule: celle des touristes qui, passant par là, rêvent de "bonnes affaires", de prix cassés et de vide-grenier.
A peine arrivé, je tombe en admiration devant une cage où somnolent encore des bébés cochons. Un groupe de jeunes en a extrait deux petits noirs, qui se laissent caresser par les passants. Irrésistible ! Je shoote une photo... Aussitôt après, un adolescent s'empresse de me remercier de l'intérêt que je porte à ses animaux, et se lance dans un ardent plaidoyer pour la vaccination des bébés cochons: incroyable le nombre de maladies terrifiantes qui guettent ces innocentes créatures ! La peste en particulier fait des ravages. Tout cela faute de pouvoir payer des vaccins qui sont parfaitement efficaces, mais voilà, ça coûte cher, trop cher ! Alors ces animaux périssent, victimes de...
J'avance de quelques pas pour proposer à Eric:
En faisant gaffe aux flaques d'eau, nous avons parcouru les allées marchandes: on y trouve tout et le reste, à l'exception du gros électroménager. Les stands sont alignés dans la plus parfaite confusion: vaisselle, outillage, couteaux, fromages, disques, vêtements, et charcuteries se mélangent dans une ardente pagaille pour la plus grande joie des locaux venus faire quelques emplettes, et des touristes à l'affût de la "bonne affaire". A peu près au milieu de l'allée, un personnage extraordinaire qui essayait de réveiller un bébé dans sa poussette, proposait de gigantesques ballons aux formes incongrues, ainsi qu'une armada de jouets hétéroclites aux couleurs vives qui faisaient briller les yeux des gosses. Cette fois ci, je me suis contenté de ramasser un tir de pistolet à eau sans débourser quoi que ce soit.
Un peu plus loin, je m'arrêtais devant un jeune artisan entrain de rempailler une chaise. Son sourire s'élargit en voyant un prospect s'intéresser à son travail:
Je dus attendre un peu, car le frangin peina pour écrire l'adresse. Depuis, j'ai expédié les photos. Si vous avez des travaux de ce genre à effectuer, contactez-les au 06 72 92 82 55.

Pierre MELLARD 349 rue Pasteur
42120 COMMELLE-VERNAY
Tout au bout de l'avenue se trouvait le grand bar, et pour l'occasion sa buvette extérieure. Bien qu'il ne fut que 10h30, une équipe de jeunes locaux tenaient l'endroit, et ne semblaient pas prêt à céder la place: les "canons" se succédaient à une folle vitesse... Mick Jagger n'est passé que beaucoup plus tard.
Il était temps d'aller voir les 700 vaches. Je vous entends vous marrer en disant "imagine le Peif entrain de compter les vaches!". Pas du tout: je l'ai tout simplement lu dans l'édition du quotidien "La Montage" publiée le lendemain, et j'en profite pour ajouter qu'elles se répartissaient entre montbéliardes laitières, génissons et broutards. Surtout, ne me demandez pas comment les reconnaître!
Coup de chance: sur le premier emplacement du foirail, ça discutait ferme. L'enjeu était la jeune vache (photo du haut). L'homme à la veste sans manche était prêt à la vendre à l'homme en blouse bleue qui voulait l'acheter. Tout se présentait donc plutôt bien, il ne restait qu'un problème à régler: le prix. La blouse bleue écrivit rapidement un chiffre sur une sorte de ticket qu'il tendit à la veste sans manche. Hurlements:
Sous les yeux passionnés de quelques autres propriétaires et marchands locaux venus autour pour connaître la tendance du marché, et ceux des touristes amusés ou inquiets, la discussion se poursuivit pendant vingt minutes. Le ticket changea de main à trois reprises, marquées de grands coups de gueule. Bien avant qu'un accord ne soit trouvé - à un moment, j'acquis la certitude que l'affaire ne se ferait jamais - le camion de l'acheteur avait reculé pour s'approcher de la vache qui se désintéressait totalement des vociférations et des grands gestes échangés autour d'elle. Soudain, la blouse bleue glissa quelques mots à l'oreille de la veste sans manche. Les mains claquèrent avec vigueur: affaire conclue. Il ne restait plus qu'à faire grimper l'engin dans le camion: un noeud coulant passé autour de la paire de cornes, un employé qui tire sur la corde depuis la camion, la blouse bleue qui invite l'animal à avancer à l'aide de sa canne jaune, et un jeune garçon de ferme qui assure le guidage latéral. Tout se présentait bien jusqu'à ce que l'animal fasse une embardée sur la gauche: le garçon de ferme se réfugia à l'abri de la porte du camion. Au second essai, la vache était dans la boite. On referma précipitamment les portes: bientôt, elle roulerait vers sa nouvelle destinée.
Nous continuâmes à flâner au milieu des enclos. A nouveau quelques éclats de voix d'autres séances de marchandage, bien qu'une certaine morosité domine chez les éleveurs. L'un deux s'exprime dans le journal du lendemain: "on des des fonctionnaires, plus des agriculteurs: on ne vit que grâce aux subventions. On devient des paysagistes qui entretiennent le paysage rural". Un autre ajoute: "c'est évident que les jeunes ne reprennent pas les exploitations des anciens. Le plateau est entré dans un engrenage de désertification". N'empêche: une fois les affaires conclues et les bestiaux enfermés dans les camions, anciens et jeunes se retrouvent agglutinés autour des comptoirs, constitués d'une simple planche, des multiples buvettes. Tous les lecteurs de cette page connaissent le rosé limé, qui se consomme en grandes quantités lors des fêtes du Sud-Ouest. En Auvergne, il est agrémenté d'un fond de sirop de citron: peut-être afin d'atténuer les maux d'estomac du lendemain? Echange volé en passant à côté d'un groupe qui rigolait bien:
Quelques autres attractions: le papa qui joue d'une sorte de cornemuse, entouré de ses deux fils en tenue folklorique; le petit âne qui fit la joie des grands et des petits (il a certainement pris dix kilos dans la matinée, car tout le monde lui donnait à bouffer); enfin, le retour des gosses d'une promenade à cheval.
Il était temps de faire quelques emplettes. Pas question d'acheter une vache, trop compliqué à discuter, à estimer et aussi trop encombrant. Nous nous sommes orientés vers les couteaux LAGUIOLE, un gros pull, un écrase myrtilles à manivelle avec tamis intégré, des sécateurs, des pots de miel... et je ne sais plus quoi: on s'est arrêté quand le sac à dos d'Eric a été plein. L'emplacement de la foire était dominé par un monticule: nous l'avons escaladé afin d'avoir une vue d'ensemble du spectacle.
Les burons pour l'occasion transformés en restaurants étant pleins à craquer, nous avons pris le Ricard à l'une des buvettes. Depuis longtemps, la brume s'était dissipée, découvrant un puissant soleil, qui communiquait sa chaleur aux hommes comme aux animaux. Or il est bien connu que la chaleur...
A treize heures pile, les forces de gendarmerie se rassemblèrent. Rameutés à coup de talkies-walkies, quelques éléments égarés furent rappelés d'urgence. Deux minutes plus tard, les trois camions de pompiers s'avancèrent pour établir la jonction, et le cortège s'ébranla lentement:

Même après un second Ricard, les files d'attente ne se raccourcissaient pas devant les burons: les affaires de la Monique seraient certainement excellentes en année 2000! Nous décidâmes de nous contenter d'un sandwich. Au hasard, nous abordons une baraque à frites, tenue par un cuisinier géant à la gueule vaguement ressemblante à Michel CONSTANTIN, alors que deux couples s'en écartaient, provisions en main. J'attaque:
Un paysan s'accoude à la roulotte, porte-monnaie en main:
Il étale sur la plaque chauffante le contenu d'un gros saladier garni de frites...
Il dépose les frites dans les deux emballages, en tassant si bien que tout le stock y passe. Le client s'empare des deux barquettes alors qu'il tourne et retourne les saucisses, oignons et andouillettes:
Il sale généreusement, copieusement même. Le client proteste:
Il ajoute deux serviettes en papier qu'il pose soigneusement sur les frites.
Nous nous sommes assis à même l'herbe pour déguster nos sandwiches. Touristes et locaux s'étaient déjà presque tous enfuis. D'un oeil, je surveillais la buvette du bar: le rosé limé y avait commis des ravages. Deux jeunes filles s'en écartèrent d'un pas hésitant, avant de se résoudre à se soutenir mutuellement par l'épaule. La trajectoire résultante n'en fut guère améliorée, mais les rires des buveurs redoublèrent. Deux autres s'approchèrent, et entamèrent des négociations serrées avec un adolescent qui refusait de quitter le comptoir. Soutenu par ses copains, il résista un long moment, pour finalement se laisser littéralement traîner par ses amies. Leur victoire fut de courte durée: dix minutes plus tard, il était de retour et trinquait à nouveau au milieu des cris de joie des copains retrouvés. Dans un ballet mille fois répété, les commerçants ambulants pliaient boutique, entassant marchandises, panneaux et présentoirs dans des camionnettes bigarrées. De temps à autre, l'une d'elles ou un camion à bestiaux s'engageait sur la route que nous surplombions: les chauffeurs nous adressaient un grand sourire et un geste d'au-revoir. Je prenais garde à ce qu'aucune saucisse ne s'échappe de mon sandwich. La moutarde était bien dosée, les oignons parfaitement frits... Trop de calories, tant pis pour le régime.
Une bonne rasade d'eau fraîche sous le soleil persistant. Mon regard suivit un sac de papier qui virevoltait en déboulant la pente d'herbe rase. Probablement la seule culture qu'autorisait le rude climat de ce pays. Plus loin, indifférent à toute agitation, un troupeau paissait, isolé dans un des carrés de cet immense damier aussi vert que vallonné. Et si un jour ces animaux redevenaient sauvages ? Si un jour les hommes, fatigués de lutter, renonçaient ? Si un jour, étranglés par les lois impitoyables de l'économie, ils désertaient ? Que deviendraient les quelques fermes qui nous entouraient ? Et cette armada de marchands ? Où iraient-ils étaler leurs produits ? Tout redeviendrait sauvage: les vaches peut-être, les champs qui seraient envahis d'herbes folles, mais aussi les hommes. Peut-être faudrait-il un siècle ou deux avant que les burons ne s'effondrent sous les ravages des intempéries. Et tout s'arrêterait. Là-haut, à Paris ou à Bruxelles, tout le monde s'en foutrait. De toute façon, ces bureaucrates sauvages ne pouvaient créer qu'un monde à leur image.