| Le poulet de l'Ambéliet |

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Joël m'avait adressé une télécopie parfaitement illisible de la carte routière, ainsi que des explications détaillées pour la phase d'approche finale. Il avait précisé: "écoute, c'est pas évident à trouver, mais même des filles blondes y sont arrivées, alors...". Pour corser le tout, il avait fixé l'heure de mon arrivée à 11h58. Donc pas question de rater, ne serait-ce que d'une minuscule minute. Bien sûr il était facile d'emprunter les grands axes et de limiter l'aventure aux quelques derniers kilomètres. Je ne sais pas trop pourquoi j'ai eu l'idée de couper à travers la vraie campagne. Sur le PC, "Route66" me traça en quelques fractions de seconde le chemin le plus court en nombre de kilomètres: 3,4 Km de Nationale sur un total de 74,7 Km, voilà qui permettrait de flâner... sans oublier d'acheter un gâteau. C'est vers les dix heures que je grimpais dans ma voiture. Dès la sortie du village, j'insérais "Riding with the King" (Clapton et BB. King) dans le lecteur de CD. Extraordinaire le mariage du blues avec le décor légèrement embrumé des valons de la Gironde! Je décidais de stopper quelques minutes, vitres baissées, à la Sauve Majeure afin que l'abbaye puisse profiter des accords électriques des guitares. Je parcourus la rue principale de Langoiran au pas. C'est là que je découvris la large vitrine du pâtissier Nicolas, où j'optais après quelques hésitations pour poires et abricots. Quelques minutes plus tard, je franchissais la Garonne grâce à un pont de marque Gustave Eiffel. En arrivant à la Brède, la civilisation moderne s'impose: des centres commerciaux horribles, des échangeurs qui mélangent la nationale 113 et l'autoroute... tellement que le château de Montaigne avait décidé de fermer ses grilles. Jusqu'à Saucats, tout va bien. Ensuite, les panneaux se font plus rares. J'ai raté la route que je devais suivre, mais il fut facile de se récupérer. Arrivé à Joué, je remontais vers Belin-Beliet à la recherche du fameux calvaire solitaire que m'avait indiqué Joël dans sa missive: il demeura introuvable. J'optais alors pour la technique de l'étoile: revenir au centre, et explorer dans une direction. Revenir, choisir une autre direction... La troisième fut la bonne. Vous le croirez ou non, ce n'est pas mon problème: à 11h58, je coupais le moteur et Joël sortait de sa maison pour m'accueillir. Après une rapide visite des lieux, nous enchaînâmes sur un délicieux vin blanc doux pendant que Hugo, le fils de Joël, me dévoilait quelques uns des mystères d'Harry Potter. Pendant ce temps, le poulet de l'Ambéliet dorait au four. Pourquoi "de l'Ambéliet"? Pour plusieurs raisons. Tout d'abord, Joël habite rue de l'Ambéliet. Le panneau indique "Améliet", mais c'est une erreur grossière due à un fabricant distrait; ensuite, il s'agit de la production d'un voisin; enfin, il est cuisiné selon une recette spéciale qui nécessite la convergence de plusieurs aléas si bien qu'elle est quasiment impossible à reproduire. Je vais quand même essayer de vous la décrire dans ses grandes lignes. Pour que Joël vous fasse un poulet de l'Ambéliet, il faut non seulement qu'il ait prévu de vous servir un poulet, mais aussi que la veille au soir, il ait décidé de faire une omelette, et qu'il tombe alors en panne de gaz. Déjà la recette peut varier en fonction de l'option retenue pour l'omelette (nature, pommes de terre, champignons, lardons...). Ensuite, il faut que la bouteille de gaz s'épuise en tout début de cuisson. C'est alors qu'il décide de basculer l'omelette dans un autocuiseur électrique normalement dédié à la cuisson du riz. Une longue attente commence, car l'engin est incapable d'apporter la vigueur nécessaire à la prise des oeufs. Plusieurs chocs thermiques doivent intervenir, de plus en plus rapprochés, car il convient d'ouvrir l'autocuiseur fréquemment afin de tromper l'impatience et la faim. Enfin, il faut que la dégustation soit suffisamment désastreuse pour les convives renoncent à avaler cet ersatz d'omelette pour se rabattre sur une boîte de conserve. Si bien que le lendemain, il ne reste plus qu'à acheter une bouteille de gaz toute neuve, puis à mélanger ce qui aurait dû finir en omelette avec les abats du poulet, et hop, vous obtenez une délicieuse farce! Bien que le résultat soit merveilleux, je déconseille cette recette lancinante aux ménagères cardiaques, stressées ou pressées. Sachez quand même que le croustillant de la peau dorée se mariait parfaitement avec les pommes-fruit mi-cuites, rehaussées par cette divine farce. Tellement que nous renonçâmes aux fromages et à la salade pour déguster directement gâteau et café. Alors que les nuages se soulageaient d'une fine bruine, Joël me raconta l'histoire de sa maison. Depuis toujours, il aimait les maisons en bois. Peut-être à cause des chalets qui se dressent fièrement dans les villages des montagnes qu'il aime tant? Puis sa rencontre fortuite avec un artisan menuisier-charpentier du coin. Au delà du devis demandé ce jour là sont nés un projet et une solide amitié. Quelques mois plus tard, il mettait la main à la pâte et participait à l'édification du bâtiment. C'est vraiment "sa" maison, véritable reflet de sa personnalité: le goût des espaces et des volumes, l'ouverture sur l'extérieur et la solide chaleur du matériau. Le petit bureau est rempli de cartes détaillant les prochaines courses auxquelles il compte participer, ainsi que de centaines de souvenirs des anciennes randonnées: nous nous sommes penchés sur quelques photos pour les faire revivre. Soudain, les nuages s'écartèrent pour laisser passer un rayon de soleil. Quelques minutes plus tard, nous faisions le tour de la propriété. Bien que soigneusement débroussaillé, le parc conserve un aspect naturel et sauvage. Dans un angle, le vaste potager a déjà entamé la nouvelle saison. Quelques pas plus loin, nous empruntions un sentier communal pour une balade au milieu des houx, des pins et des chênes. Un silence parfait, un calme total. Le seul instant d'angoisse pour moi fut la traversée du ruisseau sur un tronc d'arbre couché recouvert de mousse... Je ne sais toujours pas comment j'ai réussi à éviter de me planter dans l'eau. Joël leva les yeux au ciel pour observer la masse des nuages: "c'est le moment de rentrer, décida-t-il; on aura de la chance si on évite l'averse.". Nous pressâmes un peu le pas, et attaquâmes avec un peu plus de vigueur les obstacles que l'homme n'a pas encore eu le temps d'ôter depuis la tempête de décembre 1999. Un verre d'eau, un dernier café, et je regagnais mon automobile. Je quittais à regrets cet endroit charmant en promettant d'y revenir à la saison des grandes chaleurs y écouter le concert des grillons et des hannetons.
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