| Alain |
Alain (version italien sketch / design)
Un beau jour, son grand frère m'expliqua qu'Alain allait sortir d'une belle école d'électronique, et se mettre à chercher du boulot. Généralement, ce type de conversation se traduit par l'envoi d'un CV suivi d'un rendez-vous pour un entretien formel. Ce ne fut pas exactement le cas: je fis la connaissance d'Alain - alias le Schtroumpf - quelques jours plus tard aux alentours de 23 heures à cet endroit.
La
conversation fut longue et dense. Manifestement, le courant passait bien: entre
nous certes, mais aussi dans les bobinages des moteurs pas à pas et des moteurs
à courant continu, dans les boucles d'asservissement, enfin et surtout dans
les cocktails qu'il électrolysa à toute vitesse. Une seule faute de goût: à
l'époque, Alain dégustait une mixture à base de liqueur de violette (probablement
par déférence à l'égard de son école toulousaine) qui donnait furieusement l'impression
d'avaler de l'eau de Cologne. Malgré cela, l'affaire fut conclue: quelques semaines
plus tard, il venait rejoindre l'équipe R&D d'une entreprise de haute technologie
girondine.
C'est ainsi que j'ai commencé à travailler avec Alain. Au début, ça se passe toujours bien: nous avons travaillé sur du papier pour dessiner de jolis schémas et de beaux organigrammes; juste après, nous avons entré des instructions dans un micro ordinateur (en langage assembleur évidemment, il n'y a que ça de vrai). Au pire, un crash se traduit par l'affichage des registres sur le terminal. Les collègues rigolent, rien de plus. Puis le grand jour arrive: le prototype de table traçante bâti avec amour par nos amis mécaniciens est paré, on branche, et là... Tous ceux qui ont travaillé sur un système en boucle fermée vous le diront: le monde entier se ligue contre vous pour que la boucle s'ouvre! Il existe mille et une manières d'ouvrir la boucle: les soudures sèches, les connecteurs pourris, les fils qui se coupent, l'étage de puissance qui rend l'âme, le processeur qui suit bêtement vos instructions au lieu de deviner et d'interpréter astucieusement ce que vous vouliez vraiment faire, la vis du codeur qui se desserre, la courroie qui dérape ou s'envole... Fatalement, tout cela se traduit par la même chose: l'un ou l'autre des moteurs (certains jours, les deux en même temps) se met à tourner à une vitesse folle, et propulse chariot et poutre contre les butées. Systématiquement, des pièces mécaniques sont détruites. Mais il convient de ne pas négliger quelques dégâts collatéraux: câbles arrachés, switches pulvérisés, transistors de puissance fondus... Tout cela fait grand bruit, et s'accompagne parfois de fumée.
N'ayons pas peur des mots: la guerre s'installe. Les collègues rigolent plus fort que jamais, racontent tout aux services commerciaux ainsi qu'aux équipes support (parfois même, ils les invitent sournoisement à assister à une manoeuvre). Des petits malins disposent des panneaux "DANGER" autour de votre zone de travail juste avant que le patron ne passe... et ne se mette lui aussi à se moquer. Jusque là, vous aviez réussi à entretenir des relations potables avec quelques mécaniciens. Désormais, malgré des discours rassurants et répétés, impossible de les convaincre que vous n'avez pas ouvert les hostilités, qu'il s'agit simplement d'un test qui a mal tourné du fait de circonstances aussi rarissimes qu'imprévisibles... Ils ne vous croient plus, ne vous écoutent plus, ne vous entendent plus. Vous n'osez plus fréquenter la cantine de l'entreprise, car là-aussi votre arrivée déchaîne les sourires et les chuchotements.
Mais le pire reste à venir: au bout de quelques semaines, plus personne ne vient s'agglutiner autour de la machine après un crash. Absolument personne ne lève la tête. Ils sont entrés dans une nouvelle logique: "nous on bosse pendant que les deux farfelus démolissent". A la suite d'un nouvel accident, la peur au ventre, vous finissez par rassembler quelques gouttes de courage pour vous approcher d'un des jeunes monteurs de l'atelier, qui bizarrement sont tous très grands et très costauds:
Deux axes c'est bien, mais trois, quatre ou plus, c'est quand même plus classe. D'autres machines plus complexes vinrent satisfaire son appétit, sans pour autant jamais parvenir à étancher sa soif! Il prit en charge une équipe de développement dans laquelle vint s'insérer le Jeune, qui se révéla si bon élève qu'un beau jour il dépassa le Maître.
Structurellement
très différents mais parfaitement complémentaires, ils formèrent un sublime
tandem. Si bien qu'un jour, serein et libéré, laissant en toute confiance les
clefs de la maison entre les mains du Jeune, Alain rejoignit l'équipe Marketing
Produit.
D'ordinaire, ce type de transfert s'accompagne d'une amnésie volontaire: il convient d'oublier complètement les contraintes techniques, d'ignorer progressivement les anciens collègues, de se fabriquer une nouvelle image en essayant de transformer des souvenirs en galéjades; au bout d'un an, il est bon d'ajouter à la sauce une pointe de dédain afin de faire définitivement comprendre que désormais, on navigue dans un tout autre univers. Il ne tomba pas dans ce piège, et fit tout le contraire.
Parce que sa première force et le rire. La capacité de rire de tout et de rien, même dans les pire moments. Sa force première est la dérision, qu'il commence - charité oblige - par s'appliquer à lui même, pour aussitôt vous bombarder de moqueries multiples: la moindre hésitation, le premier mot approximatif, la phrase ambiguë seront immanquablement détectés, soulignés, et raillés. La meilleure parade consiste à attaquer: offrez-lui quelques tournures "sur un plateau", ça va l'occuper, et dépêchez-vous de placer vos idées ou arguments. En face de vous, il sera intraitable. Parfois odieux. Toujours provoquant. Il vous lacèrera. Ne le prenez pas mal, ce serait dommage: chez lui, c'est une preuve d'estime et de complicité. Si vous le croisez pour la première fois de la journée et qu'il vous lance "alors mon con, ça va?" c'est qu'il vous aime bien. S'il dit simplement "salut" ou "bonjour", c'est que vous avez probablement fait quelque chose "qui ne va pas". Très vite, il vous en parlera. Directement. Car il ne balance jamais "par derrière", et reste toujours prudent et modéré lorsqu'il doit apprécier et juger.
De ses ancêtres italiens, il a gardé une certaine forme de fatalisme insouciant, mais aussi le goût vestimentaire. D'ordinaire, la négligence qu'il aime afficher dissimule l'art de rester "mode". Il adore les lunettes noires, particulièrement le matin suivant une nuit agitée (voir photo plus haut). Il ne se dévoile pleinement que lors des grands évènements - par exemple quelques salons internationaux, où il affichera le style et la couleur parfaitement adaptés au moment. Hélas, la fatigue accumulée en sillonnant toutes les boîtes de nuit locales transparaît malgré le costume...
![]() |
![]() |
S'il pratique avec talent foot, tennis,
pétanque et golf, il s'avère nul en bricolage. C'est pourquoi il convient
de le surveiller de près lorsqu'il manipule un outil. |
|
![]() |
|
| Si vous insistez, il posera pour votre appareil photo. Il affichera alors son sourire séducteur, surplombé du regard charmeur et (paraît-il) irrésistible... (Osaka - 1987 ?) |
![]() |
![]() |
Impossible de vous décrire ici tous les gags et les rires accumulées au cours d'une vingtaine d'années. Tout aussi impossible de vous laisser dans une totale ignorance. Limitons-nous à quelques flashes...
Dans un légitime souci d'économie, lorsque nous partions en déplacement de groupe, notre entreprise réservait des chambres à deux lits. Les situations pittoresques induites par les ces coucheries partagées suffiraient à remplir ce site...
Par une belle nuit de juin, Alain et moi défirent nos valises dans la même chambre d'hôtel de Milan. Lui côté balcon, moi côté salle de bain. Nous échangeâmes un rapide "bonne nuit" avant de sombrer dans le sommeil.
Je fis taire mon réveil dès le début de la mélodie, histoire de laisser quelques minutes de grâce au copain Alain. Douche, rasage... Il dormait encore lorsque je sortis de la salle de bains. Je commençais à m'habiller tout en le réveillant gentiment à l'aide des formules habituelles: "Oh! Tu te bouges?"... "Ca vient?!"... "Putain, tu grouilles ?!" J'obtins enfin un "Ouais, ouais...". Rassuré de le voir poser les pieds par terre, je lançais "Je pars déjeuner, tu me rejoins?"... "Ouais...".
Je retrouvais les collègues les plus matinaux dans la salle de restaurant. Petit à petit, tout le monde arrivait... sauf Alain. Ca discutait, ça rigolait. Bien sûr, les vannes ont commencé à pleuvoir: "qu'est-ce que tu as fait à Alain?"... "Il a sûrement déjà déniché une italienne...". Cinq minutes avant l'heure du départ, Alain fit son apparition. Il répondit par un grand sourire et quelques gestes de la main aux multiples ovations qui saluèrent son arrivée, et vint s'asseoir en face de moi après avoir viré le gars qui occupait la place.
Il s'interrompit pour avaler un second croissant tout en se versant une grande tasse de café. J'eus à peine le temps d'observer les cheveux encore trempes qui gouttaient sur le T-shirt avant qu'il ne reprenne:
La suite du séjour démontra qu'il n'était pas nécessaire de disposer d'une serrure pour respecter l'intimité de chacun. Mais d'autres gags nous attendaient...
Quelques jours plus tard, sortant de cette fameuse salle de bains sans serrure, je décidais de réveiller mon compagnon en ouvrant fenêtres et volets. Draps repoussés, il apparut sur le dos, bras et jambes écartés, simplement vêtu d'un mini-slip...
C'était le dernier jour, celui du démontage. Nos habits de lumières resteraient dans la penderie au profit d'un Jean. La veille, j'avais bataillé sévèrement: pour une fois, ce serait à Alain de se réveiller le premier, d'occuper la salle de bain alors que je me prélasserai au lit.
Il s'appliqua à faire un boucan d'enfer en se levant, heurtant tout ce qui passait à sa portée, râlant et pestant... Je me contentais de quelques étirements et quelques bâillements afin d'aiguiser sa colère. Il disparut dans la salle de bains alors que je rêvassais en somnolant sur un fond de bruit de douche.
Il repart dans la salle de bains pour en ressortir aussitôt muni de sa trousse à toilette, et affirme en rigolant:
Il ne s'énerve pas, il plane: il attrape ma chemise qui repose sur mon fauteuil, et commence à la revêtir. Impassible, je continue:
Il s'empare de mon Jean, l'enfile, commence à fourrer rageusement les pans de ma chemise à l'intérieur... puis s'arrête brusquement: au moment de boutonner, il mesure que le Jean est bien trop large pour lui, s'étonne, et part d'un immense éclat de rire:
Le vol DELTA AIRLINES qui ramène toute l'équipe (une bonne douzaine) d'Atlanta vient d'atterrir à Orly. Il est à peu près sept heures du matin heure locale, nous sommes partis la veille autour des 15 heures locales, et le vol fut chaud: à l'époque, si l'on mangeait mal sur DELTA, on y buvait bien, très bien même... Quelque peu déchirés, nous récupérons nos bagages. Evidemment, la correspondance pour Bordeaux part de Roissy - Charles de Gaulle, donc transfert par bus. Tant bien que mal, nous réussissons à mettre les valises dans le bon sens: roulettes côté sol, poignée côté ciel. Et nous tirons jusqu'au bus. File d'attente. Chacun s'appuie sur sa valise. C'est dur. C'est lent. Il faut payer le bus. Avec des Francs, si bien que tout le monde est à la recherche de monnaie française. Le bus peut déposer les passagers à Paris, ou bien les conduire jusqu'au terminus qui est Roissy. Bien sûr le prix n'est pas le même. Donc le chauffeur demande systématiquement la destination. Vient le tour d'Alain:
Toute la file d'attente, tous les passagers du bus, tous les gens qui passaient par là... tous, sans exception, ont éclaté de rire. Même le chauffeur.
Concluons sur une note plus sérieuse. Alain, tu viens de décider de changer de crèmerie. Avant que tu ne t'envoles vers de nouvelles aventures, je veux t'adresser un grand merci. En mon nom, mais aussi au nom de tous nos collègues proches ou éloignés, et de tous ceux, actionnaires ou clients, qui ont participé à l'entreprise. Merci d'avoir contribué à la qualité des relations humaines, et merci d'avoir apporté ton intelligence et ton imagination qui ont brillamment consolidé la culture technique du groupe, et étendu son ampleur commerciale et économique. Pour ceux qui chercheraient encore, c'est ça la vraie valeur ajoutée.